Louis Malle est décédé le 23 novembre 1995. Dans cette interview de 1970, le cinéaste évoque la vision de la France diffusée par le cinéma, mais également la notion complexe de l'engagement pour un cinéaste.

"Je crois qu'on peut connaître un pays par son cinéma". Le 21 août 1970, dans l'émission Panorama, Louis Malle évoque la France à travers le regard des cinéastes, notamment celui de Jean-Luc Godard qu'il admirait particulièrement.

Le cinéaste critique l'image de cette France, qu'il avoue ne pas aimer "tant que cela", "je trouve que c'est un pays qui vit au 19e siècle, j'aime pas son gouvernement.... il y a beaucoup de choses qui m’agacent en France. Au fond, l'idée de Nation, l'idée d'être définit comme Français, c'est quelque chose qui m'agace beaucoup".

"La censure française, sur le plan politique, est une des censures au monde les plus difficiles..."

Il fait part ensuite de sa réflexion personnelle sur la notion d'engagement des cinéastes dans les questions contemporaines, prenant l'exemple de la Guerre d'Algérie, et regrettant justement un manque d'implication du cinéma français sur ce sujet, "une des grandes hontes du cinéma français, par exemple, il y a eu la Guerre d'Algérie et que pratiquement aucun d'entre nous n'a fait la Bataille d'Alger, quoi. Aucun cinéaste Français n'a véritablement pris position dans un film sur la guerre d'Algérie. On peut facilement se cacher derrière la censure. La censure française, sur le plan politique, est une des censures au monde les plus difficiles et qui dépend entièrement du gouvernement, et indiscutablement, je crois que ça aurait été impossible pendant la Guerre d'Algérie de faire un film dans lequel on aurait exprimé notre opinion sur la Guerre d'Algérie. Le film aurait été interdit, ça c'est certain..."

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"C'est plus important de prendre une mitraillette qu'une caméra..."

Après quelques secondes de silence, il poursuit, "cela dit, on aurait pu aller le faire ailleurs et c'est quelque chose qui ne s'est pas passé. A vrai dire je ne m'explique pas pourquoi. Pourtant on n'était pas dépolitisés, ce n'est pas vrai. A la limite, je ne suis pas loin de penser que si l'on veut devenir militant, ma position personnelle, c'est qu'à la limite, c'est plus important de prendre une mitraillette qu'une caméra. Je ne crois pas beaucoup à l'efficacité du cinéma politique personnellement".

"Cela dit, tous les cinémas sont politiques..."

Après quelques instant de réflexion, il revient sur l'idée de la possibilité de s'engager à travers un film, son avis est moins tranché, notamment à propos des événements de Mai 1968 "cela dit, tous les cinémas sont politiques. Par exemple, tous les films qui sont sortis du mois de mai (1968), il y en avait un qui nous avait extraordinairement frappés, qui n'était pas du tout un film de propagande, idéologique et qui expliquait quoi que ce soit. C'était un élève de l'IDHEC, qui avait débité d'un seul coup, en un seul plan, une bobine de dix minutes sur la rentrée des usines Wonder".

Le cinéaste décrit la séquence, "c'était le jour de la rentrée, à la fin de la grève, avec les ouvriers qui discutaient à la porte. Les militants cégétistes qui leur tapaient dans le dos en leur expliquant qu'ils avaient gagné cette grève et en leur disant : "vous avez gagné c'est formidable !"… et il y avait un certain nombre qui ne voulaient pas rentrer. Il y avait une jeune femme qui avait une espèce de crise de nerfs, en disant : "je ne veux pas recommencer à travailler dans cette boîte !" C'était une espèce de document qui en disait plus sur l'atmosphère de la fin du mois de mai, de cette grève avortée, de cette révolution manquée, qui était absolument extraordinaire et qui vous en disait plus long que 300 pages de texte idéologique".

Rédaction Ina le 20/11/2020 à 13:22. Dernière mise à jour le 20/11/2020 à 13:29.
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