W9 diffuse ce mardi le film de Gérard Oury intitulé "Le cerveau", une comédie policière avec David Niven, Jean-Paul Belmondo et Bourvil dans laquelle un gangster charismatique et génial, surnommé "Le Cerveau", organise le hold-up d'un train postal.

Gérard Oury se lance dans ce projet ambitieux dès 1968. Un long-métrage tourné en anglais et en français au casting prestigieux et international, avec David Niven et Eli Wallach, engagés à prix d'or. Du côté français, deux superstars de l'époque au box-office, le duo Bourvil-Belmondo. Des milliers de figurants, des lieux de tournages internationaux et originaux comme le paquebot France où seront tournées des cascades… L'objectif du cinéaste : conquérir le public américain et pour cela le réalisateur utilise les grands moyens. De quoi faire frémir le producteur Alain Poiré. Les sommes faramineuses investies dans ce tournage font grincer des dents.

A sa sortie, le film sera un succès. Le 23 avril 1969, à l'occasion du passage du film sur la première chaîne de télévision, Michel Droit reçoit Gérard Oury pour évoquer ce film atypique au budget pharaonesque pour l'époque et ses répercussions sur l'industrie cinématographique française.

"Est-ce que le cerveau a vraiment coûté 3 milliards d'anciens francs ?" 

"Je vous ai surtout demandé de venir pour parler des incidences que pourrait avoir "Le Cerveau" sur la production cinématographique française. Sur l'industrie cinématographique. Les horizons qu'il dégage. "Le Cerveau" est un film qui a coûté très cher, qui a coûté 3 milliards d'anciens francs. A mon avis, on l'a dit, on l'a même trop dit. C'est une erreur de relations publiques parce que lorsqu'on dit qu'un film a coûté 3 milliards, cela veut dire : il a coûté une somme colossale. On n'avait jamais vu ça. Par conséquent, vous allez voir ce que vous allez voir,et je ne dis pas que cela peut rendre les gens plus exigeants. Cela peut,   qui est pire, rendre les gens grincheux. "Le Cerveau" fait une énorme carrière, aussi grande et même supérieure à celle du "Corniaud", "La grande vadrouille", etc. Vous êtes en train de gagner la partie et c'est parfait. Mais est-ce que le cerveau a vraiment coûté 3 milliards d'anciens francs ?" 

"Les cerveaux, précise Gérard Oury avec le sourire, il y a deux cerveaux, chose qui paraît assez curieuse, car on a deux oreilles. Il y a le cerveau et il y a le "Brain", c'est-à-dire le titre anglais du cerveau. Il y a deux films. J'ai tourné deux films. Un film français qui comporte 12 150 plans, dont certainement mille très difficiles, ce qui explique déjà, dans une certaine mesure, le prix de revient du film. On en reparlera, et un deuxième film, en anglais, en langue anglaise, qui comporte également le même nombre de plans et qui existe à l'heure actuelle, que je suis en train de terminer. Et je pars dans quelques jours en Amérique, aux studios Paramount à Hollywood, finir la version américaine de ce film qui, je l'espère, aura une vocation internationale et particulièrement américaine importante, ouvrant ainsi de nouveaux horizons effectivement au cinéma français".

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"Par conséquent, on peut dire que puisqu'il y a deux films, chaque film a coûté, toujours en anciens francs un milliard et demi. Le Corniaud avait coûté combien?

"On peut difficilement comparer parce que "Le Corniaud" s'est tourné il y a déjà un certain nombre d'années. Et il en est du cinéma comme pour beaucoup d'autres choses hélas, la vie a beaucoup augmenté (…) "Le Corniaud" avait coûté à l'époque à peu près 600 millions, mais "La Grande Vadrouille" avait coûté près d'un milliard et demi. Donc, si vous voulez, on tombe à peu près sur les mêmes normes qui sont les normes d'un cinéma de mouvement où, bien entendu, il en est de même du "Cerveau" que pour "La vadrouille". Ce sont des films itinérants, dans une certaine mesure, ce sont des courses poursuites. Ce sont des films qui se font avec des équipes assez importantes car ils impliquent qu'ils sont eux-mêmes nécessaires pour les tourner d'avoir ces répliques de ces équipes. On se déplace énormément, de même que dans La vadrouille ont traversé la France, cette fois, nous avons été tourner en Angleterre ou aux Etats-Unis, sur le France, à la frontière franco-belge, en Italie, etc."

"On ne peut pas faire du comique sans être perfectionniste"

"Justement, on peut faire. On pourrait faire une objection. Les esprits chagrins pourraient faire une objection. On pourrait dire, c'est très bien de dépenser un milliard et demi ou deux millions ou 3 millions pour un film à 3 milliards pour un film à grand spectacle. Grande fresque historique comme la charge de la brigade légère. Mais pour un film comique, est-ce que ça en vaut vraiment la peine? Est-ce que c'est vraiment sérieux?", le provoque Michel Droit.

Le cinéaste ne semble pas d'accord avec ces critiques et en donne la raison, "Mais il n'y a rien de plus sérieux que les films comiques ! Tout au moins dans leur élaboration. Un film comique; je n'ai rien inventé en disant que c'est très difficile et il est beaucoup plus difficile de faire rire, je crois, que de faire pleurer et cela demande une précision et une mécanique, une mise au point, une préparation absolument gigantesque. Le comique, incontestablement, ça ressemble à mon avis aux deux aiguilles de cette montre dont nous ne voyons pas les rouages à l'intérieur, mais qui sont multiples (...) c'est très curieux parce que la mise au point d'un effet comique ou d'un gag, c'est quelque chose qui prend énormément, énormément de temps. Sans cela, il n'est pas efficace".

"Tati a mis combien de temps pour tourner "Playtime" ?" lui demande le journaliste, Tati, un maître de l'humour à peu de frais.

"Je l'ignore. J'ai beaucoup d'admiration pour Jacques Tati. Je sais que cela a duré plus d'un an. Je crois que cela a dû être très, très long comme tournage. Car Jacques Tati est un des maîtres du comique et c'est certainement une des règles. Encore que je n'en ai jamais parlé avec lui, qu'il connaît mieux que personne, c'est que c'est une mise au point. Jacques Tati est un perfectionniste et il a raison de l'être. Et on ne peut pas faire du comique sans perfectionniste".

Il poursuit, "Je crois que le cinéma comique marche fort. Je crois que quand un film comique est efficace, alors là, c'est un raz-de-marée gigantesque. Parce qu'au fond, qu'est-ce que veut le public? Qu'est-ce qu'il désire? Avec les soucis de la vie et les ennuis que chacun peut avoir dans son travail, dans sa vie propre? Qu'est-ce qu'il veut quand il va au cinéma? Souvent, c'est tout d'un coup oublier, se distraire et rire. Alors, évidemment, ils viennent beaucoup plus pour rire, qu'ils viennent pour pleurer ! Alors il faut lui donner un comique qui est une sorte de machinerie de précision et qui, évidemment, prend beaucoup de temps et coûte très cher".

Gagner le marché américain, une ambition réalisable ?

Michel Droit lui demande pour conclure l'entretien qu'est-ce que cette expérience signifie pour l'avenir de l'industrie cinématographique française? 

"Je crois qu'elle est très importante parce que maintenant, "Le cerveau" va sortir aux Etats-Unis et il va, je l'espère, avoir une vocation américaine dans sa version anglaise. Si nous parvenons avec un film français sortant dans un large circuit de distribution comme celui de la Paramount américaine, c'est-à-dire dans tous les Etats-Unis, les drivings. Enfin, si nous parvenons à ouvrir ce chemin au cinéma français et à avoir un certain succès là-bas, je crois qu'il arrivera au cinéma français aux Etats-Unis ce qui est arrivé au cinéma américain en France. Nous voyons partout dans les plus petites villes, les plus petits villages, les films américains, qui depuis beaucoup d'années jouent, et que le public va voir, connait ses artistes. A part évidemment, le miracle dû au talent de Claude Lelouch, qui a fait un merveilleux film avec "Un homme et une femme" (film oscarisé), qui a une audience très grande en Amérique. Nous n'avons, à part cela, pas accès au grand circuit américain".

"Je ne suis pas contre les films, je suis pour les films…"

Michel Droit lui demande de préciser "Donc il faut aller, pour avoir accès aux grands circuits américains, au marché américain, il faut y aller avec des moyens américains ?"

"Avec des moyens américains. C'est pour cela que ce film, qui est joué par une distribution internationale avec David Niven Wallach, Bourvil, Belmondo, peut, s'il a un certain succès là-bas, ouvrir cette voie. Et s'il ouvre cette voie, cela permet à l'industrie cinématographique française de vivre et de vivre car un film comme celui-là a donné des millions de journées de travail à l'ensemble des artistes, des figurants, des techniciens, des ouvriers, a permis aux laboratoires et aux studios de vivre. Je ne suis pas contre les films, je suis pour les films à trois techniciens, un metteur en scène et une équipe très légère. Je pense que c'est merveilleux de pouvoir les fermer, mais il faut tout de même que les autres vivent. Il faut que les ouvriers travaillent. Il faut que les techniciens travaillent et que les studios travaillent. Cela représente des milliers et des milliers de personnes. Et ces autres films ne peuvent être faits que parce que le soutien à l'industrie cinématographique vient de films comme celui-là, qui rapportent cet argent du soutien et permettent d'aider et de faire d'autres films et d'ouvrir des portes à de nouveaux cinéastes et à des cinéastes qui veulent faire des oeuvres différentes. Car je crois qu'il n'y a pas qu'un cinéma, il y a des cinémas".

Florence Dartois

Rédaction Ina le 06/07/2020 à 18:02. Dernière mise à jour le 06/07/2020 à 19:41.
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