Il y a trois siècles, une terrible épidémie de peste se déclarait à Marseille. Durant l'été 1720, l'épidémie allait ravager la ville, tuant la moitié de sa population. Retour sur les circonstances de cet événement.

En 1720, la peste noire qui avait décimé l'Europe au XIVe siècle faisait son retour à Marseille. Propagée à partir d'un navire de commerce, le Grand-Saint-Antoine, qui transportait des marchandises en provenance du Liban, la peste se déclarait dans la cité phocéenne au mois de juin 1720.

Pour des raisons économiques et commerciales, la quarantaine imposée Grand-Saint-Antoine, suspecté à juste titre par les autorités marseillaises de contenir dans ses marchandises le bacille de la peste, n'était finalement pas respectée jusqu'au bout. Les matelots du navire, une fois à terre, répandirent la maladie, d'abord dans les quartiers populaires, puis dans toute la ville.

On estime aujourd'hui que la terrible épidémie de peste qui ravage Marseille va décimer la moitié de sa population, entre 30 000 et 40 000 habitants sur 80 000 y trouvant la mort. La peste se propage en dehors des frontières de la ville, infectant la Provence toute entière, où elle fait entre 90 000 et 120 000 victimes sur une population de 400 000 habitants environ.

En 1974, Pierre Dumayet s'entretenait sur les lieux de la tragédie, à Marseille, avec Jean-Noël Biraben, spécialiste des pandémies. 

Jean-Noël Biraben : La peste arrive à Marseille par un navire, qui s’appelait le Grand Saint Antoine, qui avait fait escale au Liban. En route, il avait déjà perdu un passager et sept matelots. Lorsque qu’il fait escale à Livourne, le port lui refuse l’entrée et lui donne une patente brute, c’est-à-dire un soupçon de peste à bord.

Pierre Dumayet : Pour le capitaine Chataud, c’était un drame commercial, étant donné sa cargaison? 

Jean-Noël Biraben : Effectivement, il apportait beaucoup de toiles, beaucoup d’Indiennes, beaucoup de tissus qui devaient se vendre à la foire de Beaucaire. Et cette foire était prochaine, il fallait donc absolument qu’il puisse décharger rapidement ses marchandises qui pourraient être aujourd’hui estimées à 500 000 millions de nouveaux francs.

A son arrivée à Marseille il est effectivement mis en quarantaine à l’île de Pomègues, le 25 mai, et mystérieusement, on se demande pourquoi, on l’a autorisé à débarquer ses marchandises et ses passagers dès le 3 juin, c’est-à-dire bien avant la fin de la quarantaine.

Dès cette date aussi, on le sait maintenant, des matelots ont commencé à vendre en contrebande des tissus dans la ville. Et c’est effectivement par des tailleurs et des tailleuses que la peste a commencé.

Pierre Dumayet : La responsabilité à été beaucoup recherchée, notamment par les assureurs qui ont fait un procès ?

Jean-Noël Biraben : Les échevins étaient très compromis et en particulier le premier échevin, Jean-Baptiste Estelle, qui avait beaucoup d’intérêts dans cette cargaison.

Pierre Dumayet : Quelle fut la première victime de la peste ?

Jean-Noël Biraben : Dès le 21 juin il y a déjà une mort suspecte. C’est le 28 juin seulement qu’il y a une mort certaine par peste, il s’agit d’un tailleur qui habite place du Palais.

Entre le 21 juin et le 14 juillet, à Marseille il meurt une vingtaine de personnes de la peste de manière quasi clandestine. Puis le 17 juillet, rue de l’échelle, un certain nombre de décès…
Ces décès se produisent effectivement chez les voisins d’une femme, la Tanouse, morte de la peste.

Ce qui commence à inquiéter l’administration municipale qui pour la première fois s’inquiète et envoie un expert. Chose curieuse, contre des médecins agrégés marseillais, elle envoie comme expert un simple chirurgien, qui avait connu la peste soi-disant au Proche-Orient. Et ce médecin déclare qu’il s’agit d’une simple fièvre vermineuse.

Pierre Dumayet : Dans la nuit du 21 au 22 juillet il y a un très violent orage et la peste se réveille...

Jean-Noël Biraben : Deux jours après, 14 personnes meurent d’un coup et on est obligé d’hospitaliser une cinquantaine de personnes. Le lendemain, à nouveau 8 morts dans les infirmeries et à ce moment là on commence à s’inquiéter beaucoup.

Pierre Dumayet : Et la rue de l’échelle est barricadée ? 

Jean-Noël Biraben : La rue de l’échelle est barricadée le 27, un père Jésuite s’enferme avec les habitants pour les soigner et à ce moment là vraiment les événements se précipitent.

Ça devient la catastrophe, le 1er août, il y a déjà 50 morts par jour, le 2 août sur la demande des médecins, la municipalité décide de purifier l’air de Marseille et fait un embrasement général des remparts, ainsi qu’une petite once de souffre dans chaque pièce, que les pères de famille doivent faire brûler.

Pierre Dumayet : Quelle en est la conséquence ?

Jean-Noël Biraben : Rien du tout, sinon que le manque de bois amène les boulangers à ne plus pouvoir faire cuire leur pain, et à faire monter le prix de celui-ci.

Survient ensuite une émeute, le 6 août qui a d’ailleurs la conséquence heureuse d’obliger la municipalité à prendre vraiment des mesures parce que la fermeture des fabriques a réduit beaucoup de gens au chômage, et qu'à ce moment là on doit vraiment organiser les secours.

C’est à ce moment là qu’on divise la ville en secteurs et que 150 commissaires sont chargés de ravitailler la population pauvre.

Pierre Dumayet : Jusqu’au 5 août les cadavres sont enlevés la nuit ?

Jean-Noël Biraben : Oui, pour ne pas affoler les populations, on avait pris cette décision d’enlever les cadavres la nuit. Mais quand ils deviennent trop nombreux on est obligé de les enlever le jour et on commence à creuser des fosses communes qui ont 2,50 m de profondeur et 3m de large et quelque fois 40 ou 50m de long. 

Rédaction Ina le 03/06/2020 à 19:34. Dernière mise à jour le 04/06/2020 à 10:45.
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