Ce 14 juillet, Emmanuel Macron s'adresse aux Français, en direct de l'Elysée. Il renoue ainsi avec une tradition instaurée par Valéry Giscard d'Estaing en 1978. Retour sur ce premier entretien.

14 juillet 1978. En direct des jardins du palais de l'Elysée, le Président de la République Valéry Giscard d'Estaing accorde à Yves Mourousi et Patrice Duhamel (TF1) un entretien exclusif. Cet entretien d'une vingtaine de minutes se déroule juste avant la Garden party où 4000 convives ont été invités. Au cours de ce dialogue, le président aborde la situation des armées et la vie politique en général.

Yves Mourousi lance la série de questions, "Monsieur le président, merci de bien vouloir participer à cette édition réalisée grâce à vous, en direct de l'Elysée . Nous venons de parler du "plan Polmar" [pollution maritime] à propos surtout de ces militaires qui ont travaillé. [Il fait référence à la marée noire due à l'échouage de l'Amoco Cadiz). Quel est le rôle que vous souhaitez donner à l'armée ? Est-ce que c'est un rôle permanent ? Est-ce que c'est un rôle nouveau pour elle aujourd'hui qui peut-être défini, dans les liaisons entre la population et le corps militaire, à travers - comme ces hommes l'ont fait - des tâches pour les civils ?

"L'armée vit avec la Nation et donc elle participe à la fois au bonheur et aux épreuves de la Nation."

Valéry Giscard d'Estaing, lui décrit sa vision du rôle de l'armée, "c'est d'assurer la défense de la Nation, et il est très important dans les temps que nous traversons que la France ait le sentiment qu'elle a une armée capable d'assurer la défense et la sécurité de la Nation, et c'est pourquoi le défilé d'aujourd'hui succédant aux défilés des deux années dernières a montré à la France son outil de défense. Vous avez vu que nous avons montré une division d'infanterie complète avec cette 27ème division d'infanterie alpine, pour montrer quelles sont nos grandes unités d'infanterie, leurs moyens, leur entrainement et vous avez vu, je pense, la très grande qualité, précisément, de l'entrainement, de la condition physique des hommes". Il poursuit sur le rôle de l'armée, "donc première mission de l'armée : la défense. Bien entendu, l'armée vit avec la Nation et donc elle participe à la fois au bonheur et aux épreuves de la Nation. Quand il y a une grande calamité nationale, comme nous l'avons malheureusement vue cette année en Bretagne, [naufrage du pétrolier Amoco-cadiz], il est tout a fait légitime de demander à l'armée de participer au soulagement de cette épreuve et c'est ce que l'armée a fait avec énormément d'activités et de dévouement car les travaux qui étaient demandés, étaient des travaux très pénibles. J'ai interroge hier soir tous les commandants d'unité qui avaient participé à la lutte contre la marée noire et ils m'ont dit que le comportement de leurs hommes, de leurs unités avait été parfait".

"Depuis trois ans, nous nous sommes efforcés d'améliorer l'organisation de notre armée."

C'est au tour de Patrice Duhamel d'interroger le président sur les objectifs de l'armée et de sa réorganisation et redistribution sur le territoire. Le président commence par réfuter le terme de redistribution. "Nos n'allons pas faire de la stratégie le 14 juillet. Non, mon objectif : vous vous souvenez qu'en 1974 lorsque j'ai été élu, nous avions un problème de l'armée. Vous vous en souvenez ? interroge-t-il le journaliste, avant de poursuivre son exposé de la situation "puisque même pendant l'hiver 1974-1975, il y avait une sorte de crise de l'armée. Or, il n'est pas possible pour la France d'avoir une politique dans le monde et il n'est pas possible pour la France de se vouloir indépendante si elle n'a pas un moyen de défense et une armée qui soit bon état et en bonne condition et d'un bon moral. Ce qui fait qu'avec, bien entendu, le ministre de la Défense, les chefs d'état-major, depuis trois ans, nous nous sommes efforcés d'améliorer l'organisation de notre armée". Il précise un point, "A l'intérieur de notre pays, il n'y avait plus de grandes unités, ce qu'on appelait les divisions. Je ne sais pas si vous avez servi vous-mêmes, les interrogent-il, moi j'ai servi dans une division à la fin de la dernière guerre et il a fallu reconstituer cette division. Dans les Alpes, il y avait des bataillons, il y avait des régiments, il n'y avait plus de divisions. Nous avons refait de grandes unités. D'autre part, on s'est préoccupé de donner à notre défense deux caractères : un caractère de dissuasion concernant les grandes menaces stratégiques qui pourraient mettre en danger la sécurité de la France, et en même temps une plus grande mobilité, une plus grande capacité d'adaptation aux diverses menaces, qui dans le monde moderne, peuvent surgir ici ou là et compromettre soit la sécurité, soit les intérêts de la France : ce sont les deux idées qui ont conduit à la réorganisation de nos forces armées".

JUILLET620

Yves Mourousi l'interroge ensuite sur sa participation à de précédents défilés du 14 juillet. Le président explique qu'il en est à sa sixième participation "pas comme président de la République, mais j'avais défilé le 14 juillet 1945, avec mon régiment qu'on avait fait revenir d'Allemagne. J'ai participe au premier 14 juillet de la victoire, donc c'est mon sixième 14 juillet. J'étais conducteur de char, comme un certain nombre de ceux que j'ai regardé avec sympathie et mélancolie tout à l'heure.

"Est-ce que vous avez l'impression que vous-même vous avez donné à l'armée, disons une certaine image nouvelle et vous l'avez fait évoluer en fonction de buts très précis ? Est-ce qu'au cinquième 14 juillet de votre septennat vous avez l'impression que l'armée française s'est transformée sous votre septennat ?" lui demande Yves Mourousi.

"L'armée... c'est un outil moderne, c'est un outil républicain, c'est un outil jeune."

"Je crois qu'elle se sera beaucoup améliorée. Vous savez qu'elle a été appelée cette année à accomplir un certain nombre de missions qui correspondaient soit à la sécurité de nos compatriotes, soit à des situations dans telle ou telle région du monde. Tous ceux qui ont eu l'occasion au cours des mois derniers d'entendre parler de la défense de la France, savent que la réputation de notre défense et de nos forces armées s'est considérablement amélioree au cours de ces dernières années et donc je crois que l'outil de défense française est un outil qui donne une bonne image de la France ; c'est un outil moderne, c'est un outil républicain, c'est un outil jeune. Il faut vous dire que dans le dernier comité que nous avons eu à propos des crédits de la défense, j'ai veillé à nouveau à ce qu'il y ait majoration des crédits de la défense pour l'entraînement des forces. Il y a trois ans, nos avions volé peu, nos marins allaient peu en mer et nos hommes appelés faisaient peu d'entraînements dans des camps sur le terrain. A l'heure actuelle, les trois années successives, nous avons augmenté le temps de vol pour les aviateurs, augmenté le temps en mer pour les marins, augmenté le temps d'entraînement dans les camps ; c'est donc effectivement une nouvelle armée.

Yves Mourousi lui demande, "on attendait un peu la Légion et les parachutistes sur les Champs-Elysées ?

Le président le prend à défaut, "eh bien, vous n'avez pas de mémoire monsieur Mourousi parce qu'ils étaient là, l'année dernière. J'ai pensé que ce qui était intéressant pour les Français, et d'ailleurs pour tous ceux qui regardent ces émissions, c'était de voir notre outil de défense. Alors il y a deux ans nous avons fait défiler une division du corps de bataille, c'est-a-dire une division essentiellement blindée, avec d'ailleurs des blindés lourds. L'année dernière, nous avons fait défiler la division d'intervention, c'est-à-dire essentiellement des unités parachutistes, la 11e division parachutiste et en même temps des éléments de la 9e division qui est stationnée en Bretagne et il y avait à ce moment la le 2e régiment étranger parachutiste [REP]. Je pensais que puisque cette année on avait prévu la division alpine il ne fallait pas que la même unité défile deux fois, d'autant plus qu'elle a accompli en effet, de façon remarquable, son devoir "Zaïre" [conflit du Shaba] mais il y a d'autres unités, il faut le savoir, de l'armée française, qui cette année ont accompli de façon remarquable leur devoir.

"Dans le mot de République il y a tout, il y a la liberté, il y a la démocratie, il y a l'unité et il y a la France !"

Patrice Duhamel, l'interroge : "on dit de ce 14 juillet que c'est la fête à la fois de la liberté, de l'unité et de la démocratie. Est-ce qu'il a un aspect"

"Ecoutez, il y a un mot qui résume tout ça, c'est la République et de temps en temps, on oublie ce mot, parce que dans le mot de République il y a tout, il y a la liberté, il y a la démocratie, il y a l'unité et il y a la France, mais autrement, c'est la fête de la République.

Yves Mourousi aborde avec lui quelques sujets d’actualités. "Vous allez partir dimanche, négocier, est-ce que sur ce point là particulier, qui dépasse un petit peu cette fête du 14 juillet on pourrait dire un mot ?"

"On pourrait dire un mot, mais ce n'est pas la circonstance. Nous avons donc une réunion des grands pays industrialisés [Sommet occidental de Bonn] et tous ces grands pays industrialisés souffrent à des degrés divers d'un certain ralentissement dans l'activité économique, et donc du chômage et vous savez que ce chômage est important pour eux et pour nous. Alors nous devons avoir des politiques nationales pour améliorer notre situation et nous avons cette politique nationale en cours qui a déjà obtenu des résultats puisque comme vous le savez le Franc est solide, notre équilibre extérieur est rétabli. Mais par contre, nous devons voir s'il n'est pas possible de faire un effort concerté pour augmenter le niveau d'activité économique dans le monde. Je souhaite qu'on y parvienne, mais ça suppose des efforts de tout le monde et la France est prête à contribuer bien entendu à ces efforts mais il est essentiel pour aboutir qu'il y ait une volonté d'agir de la part des principaux partenaires. Nous allons voir s'il existe effectivement cette volonté d'agir.

Divisions politiques et cohésion sociale

Patrice Duhamel lui pose une dernière question sur la cohésion sociale et la présence symbolique de 1400 couples représentatifs de la société française à la Garden party.

"Oui, la France est un pays qui souffre comme vous le savez de divisions politiques. Divisions politiques, je dois dire malgré tout que cette année, elles se sont un peu atténuées. La nature de l'affrontement politique en France, la violence du langage politique, vous en étiez témoin au sujet de l'actualité, se sont tout de même atténuées en partie grâce aux efforts que j'ai déployés dans ce sens [consultation politique]. Mais nous avons aussi l’idée que cette société française est très morcelée. Il y a les villes et les campagnes, de Paris jusqu'a la province, ceux qui sont favorisés, ceux qui sont défavorisés, il y a différentes professions et je trouve qu'il est très important que les Français de temps en temps s'aperçoivent que tout ça c'est vrai et qu'il y a en même temps une unité de la France, il y a une société et des Français. Ceux qui sont là aujourd'hui viennent de diverses régions, naturellement principalement des régions alpines puisqu'ils sont venus voir défiler les unités de leur région mais aussi de villes de France, de différentes provinces et ils appartiennent sans discrimination, sans distinction à toutes les catégories, à toutes les affinités du pays."

"Une durée brève pour un mandat présidentiel, ce serait lui rendre un mauvais service…"

Yves Mourousi l'interroge pour terminer sur la remise en cause du septennat et la possibilité de passer à un mandat présidentiel à cinq ans, "apparemment pour vous le temps compte beaucoup, car votre action, elle peut être appréciée à partir du moment où on la considère comme une action étalée dans le temps et à force de volonté - c'est un jugement personnel, si vous me le permettez - alors est-ce que vous ne croyez pas qu'en définitive la querelle ou disons la discussion sur les sept ans est une mauvaise discussion car en définitive on ne pourra vraiment juger de tout ce que vous nous disiez en 1974 qu'en 1981 et pas en 1979 ?

Le président acquiesce, "oui c'est vrai. Je crois que dans l'action politique telle que doit la conduire un Président de la République, c'est une action d'évolution et de transformation de son pays, la durée est un facteur essentiel. Il ajoute, dans la vie personnelle, personne n'imagine accomplir de grandes oeuvres en deux ans ou trois ans, ce n'est certainement pas possible. Par contre serait-ce possible sur le plan politique ? Il faut donc une certaine durée, d'autre part, nous vivons dans un monde nerveux, si les hommes politiques accentuent la nervosité, ils compliquent les tâches de leur pays, ils ne lui rendent pas service, or pour enlever précisément la nervosité dans l'action politique il faut une certaine durée, il faut pouvoir agir dans le temps et c'est pourquoi, je pense en effet qu'il est important que les hommes d'Etat modernes puissent disposer d'une certaine durée (…) je n'ai pas à juger cette durée, elle est traditionnelle en France, je dirais qu'en tout cas pour la France, telle que je la vois maintenant, telle que je la connais bien, une durée brève pour un mandat présidentiel, ce serait lui rendre un mauvais service…"

Rédaction Ina le 13/07/2020 à 15:29. Dernière mise à jour le 13/07/2020 à 15:39.
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