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«Le problème nucléaire s’ajoute au problème climatique»

«Le problème nucléaire s’ajoute au problème climatique»

INTERVIEW - Dans le cadre du Lundi de l’INA baptisé « Le nucléaire : un regard socio-historique », l’historienne et sociologue des techniques (interactions entre la société et les innovations techniques et technologiques) Sezin Topçu revient sur l’histoire du développement de l’énergie nucléaire en France et ses contestations. Elle s’interroge sur la façon dont la régulation de cette filière à haut risque a été pensée, comment les mouvements anti-nucléaires français se sont organisés, et interroge le développement du nucléaire à l’heure du changement climatique. 

Propos recueillis par Benoît Dusanter - Publié le 31.10.2022

Crédits: INA.

En France, les centrales nucléaires fournissent la majorité de l’électricité. Un choix qui découle d’une volonté politique dans les années 60 d’améliorer la sécurité énergétique et qui a notamment permis l’éclosion de grands acteurs industriels du secteur comme EDF ou Areva. Le développement de cette énergie s’est également accompagné d’une forte contestation (le mouvement anti-nucléaire français était le plus important d’Europe dans les années 70). Quelle forme a pris cette contestation ? Comment a-t-elle évolué ? Comment les pouvoirs publics et les industries ont-ils réagi aux critiques envers l’énergie nucléaire ? Le nucléaire est-il vraiment une solution face au dérèglement climatique ? Réponses avec Sezin Topçu, historienne et sociologue des techniques, chargée de recherche au CNRS.

 

INA - Comment est née la contestation anti-nucléaire en France ?

Sezin Topçu – La question du nucléaire est rapidement devenue centrale dans le mouvement écologiste à la suite de l’annonce du Plan Messmer en 1974 (il s’agit du premier grand plan de nucléaire civil lancé en France qui prévoyait la construction d’environ 80 réacteurs jusqu’en 1985). Les mouvements de contestation étaient alors extrêmement hétérogènes. On y trouve souvent des populations locales. Il y a eu des réactions à peu près partout où les projets étaient prévus. Des intellectuels se sont également alliés au mouvement anti-nucléaire naissant. Des scientifiques se sont aussi engagés de manière massive contre ce programme nucléaire. En février 1975, le journal Le Monde publie « l’appel des 400 » scientifiques qui s’opposaient au nucléaire principalement à cause des risques, car la technologie n’était pas encore éprouvée, on ne savait pas que faire des déchets, la promesse d’indépendance énergétique par le nucléaire était toute relative (il fallait à terme importer de l’uranium)  Ces scientifiques alertaient ainsi la population sur les divers problèmes liés au nucléaire. Cela entraînera la création du premier groupe de contre-expertise nucléaire baptisé Groupement des scientifiques pour l’information sur l’énergie nucléaire (GSIEN) en 1975. Il y avait aussi des syndicalistes et des politiciens parmi les contestataires.

INA - Quelles formes prend cette contestation ?

S. T. – En plus des affrontements sur le terrain, où il y a parfois eu des violences policières, il y a surtout eu une confrontation dialectique entre les opposants au nucléaire et les décideurs sur les enjeux et les risques. Les années 70 sont marquées par l’apogée du secret nucléaire autour des risques d’accidents et la question des déchets. Les documents officiels sont discrets et les experts restent extrêmement rassurants. Les seuls détenteurs des informations techniques sont EDF et le CEA (Commissariat à l’énergie atomique). Tous ceux qui se mobilisent contre vont s’organiser, créer une contre-expertise et une contre-information. Il y a eu aussi beaucoup de production de connaissances alternatives du côté des profanes. Par exemple, des femmes de Fessenheim qui se sont regroupés au sein du collectif « Les Guêpes de Fessenheim » ont traduit dès le début des années 70 des rapports techniques, de l’anglais au français, qui contredisaient les experts français.

INA – Comment a réagi le pouvoir ?

S. T. – La communication a été considérablement renforcée. Il y a eu un grand nombre de sondages d’opinion sur le nucléaire de la part des industriels EDF et CEA. EDF a aussi mis en place un département de sciences sociales avec des sociologues qui ont étudié les mouvements anti-nucléaires. D’une manière générale, il y a eu une professionnalisation de la prise en charge des contestations. À cette époque, il fallait environ 5 ans pour construire une centrale nucléaire. Les procédures administratives étaient très légères pour mettre en place les chantiers. Plus on allait vite, moins la contestation se faisait entendre. À partir du moment où les projets devenaient réalité, les contestations s’estompaient. C’était aussi une manière d’essouffler les mouvements. Au moment de l'accident nucléaire de Three Mile Island en 1979 aux États-Unis, François Mitterrand s’est rapproché du mouvement écologiste anti-nucléaire et a dressé une liste de promesses en cas de victoire dont un grand moratoire avant la construction de nouvelles centrales. Une fois élu, il a renoncé à ses promesses et tous les projets ont abouti à l’exception de Plogoff en Bretagne.

INA - L’État français a aussi accompagné les communes où se développaient les projets…

S. T. – Oui, il y a eu une manne financière et ouvrière pour les communes qui accueillaient les centrales. La question des emplois était très importante dans l’acceptation de ces projets, principalement au niveau des élus locaux. Les communes étaient aussi partiellement exonérées d’impôts et touchaient des subventions pour le développement d’infrastructures qui n’ont rien à voir avec le nucléaire. Par exemple, à La Hague, les habitants ont bénéficié d’une piscine olympique. Bure a aussi profité de nombreux avantages avant même le lancement du projet Cigéo (projet de stockage de déchets nucléaires).

INA – La catastrophe de Tchernobyl en 1986 a-t-elle changé les choses ?

S. T. – Tchernobyl a été un moment de bascule. Cela a révélé un système démocratiquement malade sur le plan de l’information. Le réflexe a été de continuer à minimiser les risques et de rester dans la culture du secret. Le service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI) qui relevait du ministère de la Santé, avait en charge d’informer les publics et de les protéger. Comme son nom l’indique, c’était extrêmement centralisé et il n’y avait aucun contre-pouvoir institutionnel. La posture des experts et des décideurs était : « Si on informe trop, on va affoler la population ». Les traumatismes d’Hiroshima et Nagasaki sont toujours là, affirmaient-ils, tout comme les menaces de guerre nucléaire avec la Guerre Froide. En réaction, Tchernobyl a fait émerger une nouvelle génération de critiques. Les oppositions à l’énergie nucléaire étaient devenus moindres , car le nucléaire était déjà une réalité. On contestait désormais la façon de gérer le nucléaire. Le credo était le suivant : « L’État nous ment. Il manque une indépendance de l’expertise et de l’information ». À partir de là, il y a eu des réformes des institutions nucléaires, même si cela reste encore modeste.

INA – L’atome est-il devenu écologique à l’heure du changement climatique ?

S. T. – Emmanuel Macron a affirmé dans son discours du Creusot le 8 décembre 2020 que notre avenir « économique et écologique » passerait par le nucléaire. Avec la Covid et la guerre en Ukraine, cela a relancé le débat. Ce qui est nouveau, c’est l’alliance de l’indépendance énergétique avec l’écologie. Le nucléaire est passé du problème à la solution écologique. Cela est le résultat d’un long travail de lobbying des industriels du nucléaire à partir des années 90 auprès des instances internationales. Si on s’intéresse uniquement à l’émission de CO2 dans les centrales, il y a effectivement un avantage par rapport au charbon et au pétrole. Cependant, si l’on prend en compte l’ensemble du processus de production de la filière, il y a un problème : l’extraction de l’uranium est extrêmement polluante, ce même uranium est importé du Niger et voyage sur des cargos également polluants. Il faut aussi considérer le transport des déchets radioactifs (quasi quotidien). Les taux d’émission de CO2 sont donc beaucoup plus élevés que ceux annoncés par EDF. EDF parlait d’ailleurs de « zéro » émission de CO2. Aujourd’hui de « peu d’émission ». Et nous évoquons là uniquement le cas français. Or, le problème est à l’échelle de la planète.

INA – Justement au niveau mondial, quelles sont les freins au développement de l’énergie nucléaire ?

S. T. – L’idée qui consiste à faire du nucléaire une solution à tout (à la crise pétrolière il y a quelques décennies, à la crise climatique aujourd’hui) est un débat franco-français. Le problème climatique est global, tout comme ses solutions. Selon les experts, pour sauver le climat, il faudrait construire 10 fois plus de centrales nucléaires dans le monde. Le nucléaire ne représente que 3% de la production d’énergie mondiale. La France est très nucléarisée (environ 75% de l’électricité produite) mais c’est loin d’être le cas de la plupart des pays. Nous sommes confrontés à des réalités économiques et géopolitiques : approvisionnement en uranium, coût des centrales nucléaires, gestion de la sûreté des centrales, sécurité sur le plan militaire, régimes dictatoriaux... Même les personnes les plus pro-nucléaires n’auraient pas intérêt à ce qu’il y ait 4 000 centrales dans le monde ! L’installation d’un parc nucléaire nécessite un minimum d’infrastructures politiques. Le sujet n’est pas seulement technique, il est aussi politique et économique. La question est donc complexe dans un contexte de crise économique et énergétique. Rien ne se substitue et les problèmes s’accumulent. Par conséquent, le problème nucléaire s’ajoute au problème climatique.

 

Sezin Topçu, historienne et sociologue des techniques, chargée de recherche au CNRS. Membre du Centre d’étude des mouvements sociaux (Ehess), et autrice de l’ouvrage La France nucléaire. L’art de gouverner une technologie contestée (Seuil, 2013).  Crédits :  CEMS.

Sezin Topçu, historienne et sociologue des techniques, chargée de recherche au CNRS. Membre du Centre d’étude des mouvements sociaux (Ehess), et autrice de l’ouvrage La France nucléaire. L’art de gouverner une technologie contestée (Seuil, 2013).  Crédits :  CEMS.

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