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La plongée d'Alain Gomis dans une archive rarissime de Thelonious Monk

La plongée d'Alain Gomis dans une archive rarissime de Thelonious Monk

CINÉMA - Le réalisateur Alain Gomis propose un sixième film baptisé « Rewind and Play » consacré au célèbre pianiste de jazz Thelonious Monk. Uniquement composé d’images d’archives et de rushes conservés à l’INA, le film révèle une autre facette du musicien. Rencontre avec un cinéaste passionné.

Propos recueillis par Benoît Dusanter - Publié le 10.01.2023

Thelonius Monk, un pianiste virtuose et introverti. Crédits : INA.

Paris, le 17 décembre 1969. Le pianiste de jazz Thelonious Monk vient conclure sa tournée européenne par un concert à la salle Pleyel à Paris. Durant l'après-midi, le musicien enregistre une émission dans les studios de l'ORTF à Montmartre, « Jazz portrait », présentée par le pianiste Henri Renaud, qui s'improvise journaliste. Bien que fatigué, Monk se prête au jeu. Mais face aux malentendus, l'interview se transforme et devient indéterminée.

Le réalisateur franco-sénégalais Alain Gomis, plutôt habitué aux fictions, a mis la main sur les rushes de l’émission et décidé d’en faire un film, Rewind and play, une co-production INA, en salles à partir du 11 janvier. Il nous raconte.

INA - Pourquoi réaliser un film sur Thelonious Monk ?

Alain Gomis - C’est une pièce avec tant d’entrées possible ! Il n’y a pas eu de coup de foudre. Je l’écoute depuis que je suis étudiant. C’est quelqu’un qui revient à mon oreille et à chaque fois ma curiosité grandit. Et plus elle grandit, plus j'y vais et plus c'est insatiable. Cela se passe souvent comme ça avec les artistes que j’aime. C'est-à-dire qu’il y a des gens dont on découvre les nuances, la complexité, la simplicité. En même temps, au fur et à mesure, on découvre de nouvelles pièces. Et puis ça nous ramène à la première. Pour ce qui est de Monk, à chaque fois que j’y suis revenu, c’est devenu de plus en plus passionnant que ce soit au niveau biographique ou au niveau de la musique.

INA - Votre film s’appuie sur une archive de l’émission « Jazz portrait » de 1969 et de ses rushes conservés à l’INA. Comment êtes-vous arrivé à ces archives ?

Alain Gomis - J’étais en recherche de documents pour un autre film et je passais beaucoup de temps à lire tout ce que je trouvais sur Monk. Il y avait des biographies, de la presse. J’ai aussi retrouvé la plupart de ses interviews. J’ai regardé beaucoup de vidéos en ligne. Je voulais tout voir. Je travaillais avec un documentaliste à cette période-là et nous nous sommes adressés à l’INA pour voir ce qu’ils avaient sur Monk. Nous avons reçu un paquet. Je connaissais presque tout. Et puis il y avait ces rushs, d’environ 2h20, de l’émission « Jazz portrait ». Ça a été une découverte extraordinaire pour moi. Il y avait toute ce qui d’habitude n'est pas montré, pas gardé : le voir s’asseoir, marcher, dire « bonjour ». J’avais une matière incroyable. Ce sont des gens dont on a beaucoup travaillé l'image, jusqu’à la caricature parfois. Par conséquent, on n’arrive plus à voir les choses simples. C’est cela dont j’avais envie. Il y a aussi de très beaux plans dans les rushes et des moments de « résistance », c’est-à-dire des moments qui normalement ne devraient pas être tournés. Pourquoi ? À quel moment quelqu’un décide d’enregistrer et de documenter un moment qui ne se passe pas bien du tout. C’est d’autant plus troublant que ces bobines ont été conservées alors qu’elles étaient destinées à disparaître.

INA- Thelonious Monk est connu pour son côté taciturne, certains l’ont même qualifié de fou. Il apparaît ici calme, patient, presque poli face à l’interview d’Henri Renaud. Pourquoi montrer la face cachée d’une interview qui ne semble pas fonctionner ?

Alain Gomis - C’est exactement pour cela. On le voit calme face à la machine médiatique qui souhaite en faire la promotion. Cette machine médiatique produit quelque chose qui est en décalage complet avec la personne dont elle est censée faire la promotion. C’est fou. Il reste sympathique, il se prête au jeu même quand l’équipe est insupportable avec lui. Henri Renaud qui l’interviewe a une émission à faire avec un agenda et un cahier des charges. Tout ce que dit Monk sur son histoire et qui ne rentre pas dans l’écriture de cette promotion est retiré. Il en résulte une émission qui ne retransmet pas la véritable personnalité de Monk. On le voit dans la chronologie. Henri Renaud ne parvient pas à lui faire dire les choses qu’il souhaite entendre. Monk est d’ailleurs très réticent. Il lutte par le silence. Pour compléter ce vide, Henri Renaud complète seul devant la caméra une fois Monk parti. C’est à la fois hallucinant et choquant car ils sont satisfaits !

INA - Qu’avez-vous appris sur le personnage avec ce film ?

Alain Gomis - Cela m’a conforté dans l’idée que cet homme était extrêmement centré. Lui que l’on décrit comme un excentrique. On le voit centré sur son piano et les autres tournent autour comme des mouches. C’est très étonnant. C’est d’ailleurs ce que m’a dit son fils en voyant le film : « Ce ne n’est pas lui qui est fou, c’est le monde autour de lui qui l’est ». Il dégage une espèce de force, de sérénité.

INA - Justement, par certains aspects, votre film a également une dimension sociologique : celle d’un homme noir dans les années 60 où la ségrégation demeure. Qu’en pensez-vous ?

Alain Gomis - On voit le racisme quotidien en action. C’est une chose qui est extrêmement dérangeante dans le film. Ce n’est évidemment jamais dit et c’est d’autant plus troublant que cela cohabite avec l’admiration qu’ils ont pour lui. C’est à la fois intéressant et douloureux. Ce n’est pas un racisme personnel. C’est quelque chose de plus profond, quelque chose d’hérité qui passe par la façon dont ils s’adressent à lui ou pas, de se permettre certaines choses. Cette façon de le transformer en objet. C’est cela que j’ai voulu retranscrire. Je voulais changer le point de vue. Remettons-nous dans les baskets d’un musicien afro-américain qui débarque à Paris en 1969. Dès son arrivée il est observé, il est filmé. Une caméra le suit partout. Il y a le regard que l’on pose sur lui. Avec ce film, je crois qu’on le voit un peu. C’est exactement cette expérience dont n’a aucune idée Henry Renaud quand il l’interroge. C’est particulièrement flagrant avec l’histoire du piano dans la cuisine : Henri Renaud explique que Monk a installé chez lui son piano dans la cuisine, comme si cela était un acte artistique rebelle. Alors qu’en vérité, si chez Monk le piano est dans la cuisine, c’est parce que c’est la seule pièce assez grande pour l’accueillir. Il y a là deux univers.

INA - Finalement, la meilleure façon de comprendre Monk, c’est sa musique ?

Alain Gomis - Oui. Sa musique contient tout cela. C’est son langage. Je voulais qu’on l’entende le maximum possible. C’est pourquoi j’ai laissé de grandes plages de musique. Je voulais que ce qui se passe avant qu’il joue permette de mieux l’entendre. On dit souvent que sa musique est complexe. Je crois qu’elle est semblable à ce qu’il fait là. C’est-à-dire qu’il utilise les silences, pour laisser apparaître des choses. Il ne fait jamais le doigté habituel. Son jeu est fragmenté. Il le dit d’ailleurs : « ce que tu ne joues pas est plus important que ce que tu joues ».

À propos de Thelonius Monk

Pianiste incontournable de la scène Jazz, Thelonius Monk est connu pour ses improvisations et son style syncopé. Né en 1917 en Caroline du Nord aux États-Unis, le jeune pianiste est d’abord autodidacte puis apprend à déchiffrer des partitions de musique classique. À la fin des années 40, il enregistre son premier titre sur le label Blue Note. À partir des années 50, il joue avec les plus grands : Sonny Rollins, Miles Davis, ou encore John Coltrane. Bien que reconnu dans le milieu, sa musique d’avant-garde lui offre un auditoire modeste. Ce n’est qu’à la fin des années 60 que le pianiste va rencontrer son public. Il meurt en 1982.

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