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"Le plus grand regret de Serge Gainsbourg, c’était la peinture"

"Le plus grand regret de Serge Gainsbourg, c’était la peinture"

Rencontre avec Pierre Terrasson, photographe parisien de Serge Gainsbourg à l'époque de l'album "You're under arrest" sorti en 1987. Il participe à l'exposition "Gainsbourg ? Affirmatif !" qui se tient à Erstein jusqu'au 14 novembre.

Propos recueillis par Benoit Dusanter - Publié le 09.10.2021

Pierre Terrasson, devant son célèbre cliché de Gainsbourg avec un Nikon F2.

Crédits : INA

INA. - Pouvez-vous nous parler de votre rencontre avec Serge Gainsbourg ?

Pierre Terrasson. - On s’est rencontré en 1984 quand j’assistais Jean-Yves Legras, le photographe du magazine Best. Je faisais les fins de séances. Il est arrivé avec Bambou. Je regrette d’ailleurs de ne jamais les avoir photographiés ensemble. C’est là que j’ai pris les photos avec le Nikon F2. Serge l’avait repéré car il avait le même. Alors on a parlé photo. Puis on s’est revu seul à seul. On a vraiment sympathisé. On parlait d’autres choses, de peinture, d’art. C’était un mec adorable, super accessible. A cette époque, il n’y avait pas cette relation au star système avec les journalistes de rock. Après une séance avec des journalistes de Libération, nous sommes allés boire des verres au Raphaël. Lui buvait des triples Baileys. Sur les tables, il y avait des bouquets de fleurs en papier. Serge les a tous achetés et nous en a donné un à chacun comme souvenir. Serge aimait bien les flics. Il lui arrivait régulièrement de passer dans les commissariats. Moi j’y étais interdit de séjours à cause de mes photos. Pour l’anecdote, les flics sont les premiers à avoir écouté « You’re under arrest », Serge l’avait mis dans un car de flics. C’était une façon aussi de se faire ramener chez lui sans encombre. Il est arrivé qu'il leur ramène des jambons entiers achetés au drugstore des Champs-Elysées.

Quelle générosité !

Mais oui, le type était super généreux. J’avais un jeune assistant dans mon équipe et lors d’un shooting, Serge remarque qu’il lui manquait deux dents. Serge lui dit : « Il faut que tu te fasses refaire les dents », ça avait l’air de le gêner. Le gamin lui répond qu’il n’avait pas d’argent. Serge prend son attaché case avec des petits codes dorés sur la tranche, il sort son carnet de chèque et il demande « Combien ça coûte ? ». Le gamin répond « 5000 francs par dent ». Et Gainsbourg lui a fait un chèque d’une plaque comme ça ! Le gamin photographe en question a hésité à déposer le chèque car le chèque en lui-même valait plus que les 10 000 francs ! Il l’a fait quand même. Serge lui avait dit : « Quand tu te seras refaire les dents tu m’envoies un petit mot rue de Verneuil comme quoi c’est fait et surtout tu ne mets pas ça dans la dope ».

Vos clichés pour « You’re under arrest » où Gainsbourg pose avec des menottes font écho à une autre séance célèbre, celle de Kurt Cobain avec Youri Lanquette où le chanteur de Nirvana joue avec un pistolet. Gainsbourg semblait avoir cette part de fragilité cachée.

La fin de sa vie, je la trouve un peu regrettable. On a l’impression qu’il ne peut plus faire machine arrière. Il est devenu ce mec, ce personnage qui le dépasse. Son plus grand regret c’était la peinture. Et il ne pouvait vraiment pas s’y consacrer. La peinture, c’est tout le temps, tous les jours. Ça été sa grande frustration ça. Avec la vie qu’il menait c’était impensable qu’il fasse de la peinture. Je pense qu’il le savait. Il était tellement méthodique maladif. Chez lui, tu ne déplaçais strictement rien. Il avait par exemple des cendriers gigognes, à chaque fois qu’il y avait une cendre, il l’évacuait. Et vous savez ce qu’il fumait… Les natures mortes que j’ai prises de son appartement rue de Verneuil, montre un peu ça aussi. Sans oublier l’intérieur noir, une idée qu’il a prise à Dali.

David Bowie, Lou Reed, Mick Jagger, The Cure, Depeche Mode, Les Red Hot chili Peppers... Vous avez photographié les grands noms du rock, du post-punk et de la new wave des années 80 et 90. Serge Gainsbourg était-il un sujet particulier à photographier ? Se prêtait-il facilement à l’exercice ?

Oui, c’était un bon client. Il prenait pas mal de photos avec pas mal de monde. Il connaissait l’impact de l’image. Par exemple, sur la fin des années 80, à l’époque de "You’re under arrest" à chaque fois qu’il rencontrait un photographe, il faisait à peu près la même chose. Il disait « Tiens j’ai une idée », et il sortait de ses poches une paire de menottes. Il faisait ça avec tout le monde, toute la presse rock. Les photographes étaient hyper contents parce qu’ils pensaient qu’ils étaient les seuls à avoir ce genre de clichés, mais en fait tout le monde les faisait. Lui était en promo, il savait pertinemment ce qu’il faisait. En dehors de ça, c’était un mec qui connaissait l’image.

 


Pierre Terrasson à l'exposition "Gainsbourg? Affirmatif"


Travail du pochoiriste Jean Yarps sur les clichés de Pierre Terrasson.


Gainsbourg par Pierre Terrasson


Intérieur du 5 bis rue de Verneuil par Pierre Terrasson


Bulletin de déclaration Sacem pour "Requiem pour un con"


Gainsbourg au piano, photo issue des fonds de l'INA

Lancer le diaporama : 6 images

Vous avez aussi travaillé avec la scène rock/pop française puis avec la scène raï et Hip-Hop dès le début des années 2000. Comme Gainsbourg, il semble que votre approche soit avant-gardiste. Comment faire pour être « là où cela se passe » ?

Tout m’attirait. Je me suis laissé porter. Je n’étais pas très regardant sur ce que faisait les gens, même artistiquement. Par exemple, j’ai beaucoup travaillé avec Hélène Rollès pour AB Production. Pourtant je n’écoutais pas du tout ce qu’elle faisait. En parallèle, j’ai travaillé avec Lou Reed. Lui me donnait seulement 5 minutes en faisant la gueule. Finalement, je préférais travailler avec Hélène qui me laissait plus de temps et plus d’ampleur dans la photographie. Je suis allé vers tout ce qui a à peu près existé pendant 20 ou 30 ans. J’étais curieux et je n’avais aucun a priori. Je n’aurais jamais photographié des nazillons mais j’ai photographié l'ancien complice de Jacques Mesrine, Charlie Bauer, c'était à la fin de sa vie. J'ai aussi travaillé avec Bartabas ou Blalthus chez lui en Suisse. J’ai eu la chance de me balader dans des milieux assez différents et de ne pas être catalogué photographe de hard. Mon père dirigeait ici à Strasbourg l’Opéra du Rhin dans les années 80. Je l'ai accompagné dans ses tournées. Quelques années après, je faisais les catacombes de Paris. J’ai eu la chance de mélanger les genres.

Vous évoquez votre père. Vous avez baigné assez tôt dans le milieu artistique. Votre travail est-il influencé par cela ? Votre travail a-t-il une dimension lyrique ?

J’imagine. Quand je baignais dedans, je ne réalisais pas. A trois ans, j’écoutais Wagner, à 20, Motörhead. Pour moi ces 2 mondes ne sont pas si éloignés. Je pense que cela m’a même aidé. J’ai beaucoup appris sur la lumière avec la scène, le théâtre et l’opéra. Quand je faisais les beaux-arts je prenais des photos. Mon père m’avait filé des projecteurs Cremer. Je faisais des essais, en contre-jour, avec flash. J’adorais faire mes décors, je peignais des fonds, cela avait un petit côté laboratoire, j’étais vraiment dans une démarche artistique. Mais je ne voulais pas faire une vie d’atelier. Je voulais sentir les choses, voir comment cela se passait. Et c’est là que je suis allé dans des clubs, le Palace, la Piscine, etc. Je travaillais avec des peintres. Je me souviens de la pochette de « Tout mais pas ça » de l’Affaire Luis trio avec Hubert Mounier, qui signait Cleet Boris à l’époque. Il nous avait fait un dessin que l’on avait agrandit. On avait bossé sur un vrai décor peint. Maintenant, ce serait impensable.

Votre morceau préféré de Serge Gainsbourg ?

"Melody Nelson", ça doit être le seul album acheté en en vinyle à l’époque. Un vrai album concept. C’est de l’opéra.

Une archive télé ou radio de lui qui vous a marqué ?

Tous les trucs avec France Gall me font vraiment marrer. L’INA c’est super. Je suis ravi de faire cette expo avec vous et de mettre mes clichés en perspective avec les vôtres.