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« Tout n’a pas été dit en musique »

« Tout n’a pas été dit en musique »

Rencontre avec François Bonnet, responsable du Groupe de recherches musicales à l'INA.

Propos recueillis par Benoit Dusanter - Publié le 11.10.2021
Crédits : Jean-Baptiste Garcia

L’INA - Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est le Groupe de Recherches musicales (INA grm), nous en donner les contours et nous raconter en quoi consiste votre activité.

François Bonnet - Le Groupe de Recherches musicales (INA grm) réunit une douzaine de personnes. Il a été créé sous le nom de GRM en 1958 par Pierre Schaeffer qui avait déjà eu cette idée, dès 1948, d’agréger autour de lui des techniciens, des artistes, des compositeurs, des penseurs autour de la question de la musique, de son rapport avec les technologies et de la façon dont on pouvait imaginer, concevoir, penser la musique du futur. Tout cela dans une dimension de forte modernité.

70 ans plus tard, nous sommes toujours animés par l’idée que tout n’a pas été dit en musique, tout n’a pas été fait, tout n’a pas été imaginé. S’il y a eu de nombreux développements au niveau des propositions musicales, il y a un axe que l’on souhaite toujours défendre, c’est que la musique est faite pour l’écoute. Cela parait simple. Mais aujourd’hui la consommation musicale est souvent liée à des habitudes culturelles. La musique est un temps d’écoute qui ouvre à une expérience d’être au monde différente que celle que l’on a dans toutes ses interactions sociales et culturelles.

Par conséquent, notre mission est d’optimiser les conditions de déploiement de cette musique. Cela veut dire penser le concert avec une musique qui est composée en studio la plupart du temps. Repenser le rituel du concert, penser à la qualité sonore (avec notre orchestre de haut-parleurs baptisé l’Acousmonium), penser à l’espace sonore, et penser aux conditions de présentations de ces musiques qui vont casser les codes d’une écriture habituelle, attendue. Il s’agit de mettre l’auditeur en alerte. Faire l’expérience d’un univers sonore dont il n’a pas une idée préconçue.

Nous considérons qu’il n’y pas besoin d’avoir un bagage culturel énorme. Au contraire. J’ai pour habitude de dire que c’est lorsque l’on a trop de bagages culturels que l’on se ferme à cette expérience. C’est une musique accessible à tout le monde.

Un autre point est de donner aux musiciens les moyens d’expérimentation pour aller toujours plus loin dans cette découverte et cette exploration sonore. Nous faisons des résidences, de l’accueil d’artistes (de 30 à 50 artistes par saison), et nous menons une politique de commandes musicales pour soutenir la création. Les artistes ont ainsi accès à un environnement technique et artistique unique et à des machines et à des prototypes qu’ils ne trouvent nulle part ailleurs.

Nous développons aussi des outils d’aide à la création. Les plus connus étant les GRM tools (sur licence) et le GRM player (gratuit). Les GRM tools sont d’ailleurs très utilisés dans la production audiovisuelle, notamment la production de cinéma.

Pour finir, il y a la transmission. Nous diffusons nos musiques par de l’édition discographique en CD et en vinyle avec les éditions Shelter Press mais également en digitale via notre plateforme Badncamp. La partie théorie est déployée également en partenariat avec Shelter Press dans la revue « Spectre ». La transmission se matérialise aussi par la participation à une formation diplômante, le Master Création Musicale et Arts Sonores ainsi que par des actions éducatives (fresque numérique Arts sonore, Google Art & Culture) pour sensibiliser à la philosophie que nous défendons.

L' Acousmonium. Crédits : Didier Allard
L'Acousmonium. Crédits : Didier Allard
François Bonnet. Crédits : Jean-Baptiste Garcia
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Quel est votre parcours ?

Je suis rentré au GRM en 2007. Je travaillais d’abord à la production. J’ai peu à peu conseillé le directeur artistique de l’époque, Christian Zanési, pour la programmation. En parallèle, je pilotais le Master Acousmatique et art sonores, précurseur du Master actuel. Au départ de Christian, j’ai pris la direction artistique avec Daniel Teruggi qui était alors directeur du GRM. Puis j’ai succédé à Daniel en 2018. Je suis par ailleurs compositeur et musicien.

Mon rôle aujourd’hui est de fédérer un groupe de personnes très spécialisées, talentueuses dans chacun de leurs domaines, autour d’un projet commun et d’une vision commune. Cela passe par une activité de production et de programmation artistique, d’édition artistique, d’une activité de recherche en sciences humaines ou en recherche et développement.

Vous évoquez la volonté de surprendre l’auditeur. La musique est un langage d’émotion. Comment faites-vous pour séduire le public prisonnier « de leur bagages culturels » selon vos propres mots ?

Souvent, lorsque nous participons à un festival, nous profitons de l’occasion pour organiser des workshops. Nous proposons aussi des rencontres avec les scolaires. Nous souhaitons attirer des gens tout en restant soi-même. La musique a ce double tranchant qui est à la fois très beau et très agaçant : elle parle au plus profond de soi mais elle a tendance à être conservatrice. Il existe une étude qui dit que la musique favorite de la plupart des gens est celle qu’ils écoutaient lorsqu’ils avaient 14 ans. Nous avons un rapport très affectif et conservateur à la musique.

Comment faire alors pour faire sortir les auditeurs de leur zone de confort musical pour aller explorer autre chose ? Nous avons une part à jouer qui est celle de rendre les choses accessibles (nous travaillons avec la Maison de la radio et de la musique pour proposer des concerts, mais également avec France Musique au travers de l’émission « l’Expérimentale » chaque dimanche soir à 23h30), nous déplaçons les lieux d’écoutes en participant à des festivals plus orientés vers un public plus large, plus jeune, etc….

Il ne faut pas être savant, il faut être ouvert. Il faut être disposé à écouter une expérience. Je suis personnellement très attaché au hertzien et cette émission (l’« Expérimentale ») je la fais en pensant à un gamin qui rentre de week-end un dimanche soir en voiture avec ses parents et qui tombe dessus par hasard. L’idée c’est qu’il ait une révélation. C’est peut-être naïf, mais lorsque l’on discute avec des compositeurs aujourd’hui et qu’on leur demande comment ils sont arrivés par ce genre de musique, la réponse est souvent la même : par la radio.

Vous pouvez nous en dire plus sur l’« Expérimentale » ?

L’émission a été conçue de concert avec Marc Voinchet et Stéphane Grant qui sont à la direction de France Musique. L’émission est modulaire. Il y a 4 formats : un documentaire réalisé par Alexandre Bazin sur un thème illustré par des témoignages et des archives de l’INA, des diffusions de concerts que nous organisons, des entretiens avec des artistes, et un format sur l’actualité discographique.

Quelles sont vos actualités en matière de concerts ?

Nous avons une saison musicale annuelle baptisée Multiphonies. Une grande partie à lieu à La Maison de la radio et de la musique, nous avons également deux rendez-vous avec le Centquatre-Paris, puis au fil des rencontres, nous participons à des festivals, comme par exemple le Festival Musica ou la Biennale Le Mans sonore. Enfin nous réalisons une série de concerts à l’étranger.

Les concerts ont aussi des thématiques. Certains sont purement acousmatiques. C’est-à-dire de la musique où il n’y a personne sur scène et que l’on écoute se déployer dans l’espace avec l’Acousmonium. D’autres sont des concerts « live electronics » où l’on travaille plus le rapport entre l’instrumentiste et le traitement du son. Nos moments forts restent notre festival Présences électronique et l’événement Focus au 104.

Comment les œuvres sont sauvegardées ? Existe-t-il des transcriptions ?

L’INA grm développe un outil qui s’appelle l’Acousmographe qui aide à l’analyse et à la transcription graphique des œuvres. Cela a la vertu de la compréhension structurelle des œuvres, notamment pour la pédagogie. Mais la plupart des musiques sur support n’ont pas de traces écrites. A l’origine, la partition avec comme fonction de jouer la musique, ensuite elle est devenue le support de la composition. On peut prendre pour l’exemple la différence avec l’architecture et la sculpture : l’architecture commence sur plan puis se matérialise par une équipe ; le sculpteur n’a pas forcément de plan, c’est lui qui sculpte. La matière sonore, c’est la qualité de la pierre, l’œuvre, la forme que nous allons lui donner. Notre musique n’est pas programmatique. Elle se fait par et au travers de l’expérience d’écoute que l’on appelle la « boucle du faire entendre ». C’est en faisant que nous composons. Pour ce qui est de la sauvegarde stricte, nous gardons toutes les « bandes » car nous avons vocations à les rejouer.

Une dernière question. La musique concrète, l’art acousmatique est souvent perçu comme abrupte pour les noms initiés. Vers quelle œuvre orienteriez-vous les novices ?

Cinq références me viennent à l'esprit. Je commencerai par « De Natura Sonorum » de Bernard Parmegiani, c'est une sorte de "tube" dans le monde de la musique concrète. C'est très généreux. C'est un panorama de ce que peut la musique. Ensuite « L’expérience acoustique » de François Bayle, qui explore plusieurs qualités sonores. Le « Presque rien n°2 » de Luc Ferrari, qui témoigne d'une sensibilité et cet engagement de l'écoute. Pour les gens qui sont intéressés par la musique électronique, le " Mouvement-Rythme-Etude » de Pierre Henry. Et bien sûr pour finir, tout Eliane Radigue.