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Le dernier teilleur de lin
17 mai 1978
(Fiche média : 00707)
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(Silence)
Le lin a fait, il n'y a pas encore si longtemps, la prospérité du Trégor. On en cultivait dans toutes les fermes et l'on a compté jusqu'à 130 teillages en Bretagne.
(Bruits)
Alors, monsieur Le Bail, le travail du lin, ça vous intéresse, je suppose ?
Et depuis longtemps !
Depuis longtemps ?
Depuis longtemps. Ca fait 25 ans que j'en tisse.
25 ans que vous êtes sur le métier ?
Sur le métier, pas toujours ici, pas toujours sur ce métier-là, mais ça fait 25 ans que je tisse.
Et pourquoi ça vous intéresse à ce point-là ?
C'est difficile à dire, il y a des choses qu'on aime, vers lesquelles on se sent attiré particulièrement, et je crois que le lin est une matière qui est... d'abord, elle est difficile à travailler, il y a donc une certaine difficulté avec, puis c'est sympathique, dans la fibre et puis dans le résultat.
Vous pouvez faire beaucoup de choses je suppose en lin ?
Oui, on peut faire beaucoup de choses. Actuellement, on tisse surtout du linge de table en lin, on ne fait plus de vêtements. Autrefois, on faisait des vêtements, tout était en lin, les draps, les chemises. Aujourd'hui on fait surtout du linge de table.
Le lin, ça a été quelque chose de très important dans le passé, et même encore dans une certaine mesure aujourd'hui.
Ah ! Dans le passé, ça a été une chose considérable. Ca touchait la culture, ça touchait l'artisanat, ça touchait le commerce, ça touchait la marine, toutes les voiles des bateaux étaient en lin. Et quand on pense au nombre de bateaux que nous avions en Bretagne, ça représente un nombre considérable de toiles.
Oui, le lin en Bretagne avait une importance encore peut-être plus grande que dans certaines autres régions ?
Ah oui ! Certainement, d'abord parce que la terre se prêtait à la culture du lin. Ensuite, nous avions un lin de très très belle qualité, ce qui permettait de faire des toiles très fines qui étaient très appréciées. Et puis, je crois que c'était même la principale industrie bretonne en fait.
(Bruits)
C'est intéressant sur le plan des revenus, le lin ?
Oui, c'est une plante disons plus sauvage, beaucoup plus sauvage que le maïs, beaucoup moins exigeant.
Vous avez mis combien de lins la dernière fois [inaudible] ici?
Huit hectares et quelques ares.
Et depuis vous n'en avez pas mis ?
Non, mais cette année, je crois, avec mon copain Moullec, on va encore s'y mettre puisque, il faudra mettre un peu de tout.
Vous êtes l'un des derniers à mettre du lin ici dans la région ?
Oui.
Autrefois, tout le monde en mettait ?
Oui, on est arrivé dans le... Ça évolue tellement avec le monde moderne et il n'y a plus que quelques anciens comme moi.
(Bruits)
Autrefois tout le lin se travaillait à la main, l'arrachage et aussi la préparation et le teillage bien sûr.
(Bruits)
On travaille un peu aux spatules pour montrer comment ça se fait encore.
Comment ça se faisait plutôt ?
Ça se faisait autrefois.
(Bruits)
C'est un métier très dangereux ! Parce que vous voyez, il y a les spatules qui tournent, on appelle cela les spatules, à une vitesse de 7 à 800 tours à la minute. Alors, vous avez un support, une plaque de fer, il faut tenir la poignée de lin contre la plaque de fer pour résister. Autrement, si la main passe de l'autre côté, les doigts étaient coupés.
C'est malheureusement ce qui vous est arrivé ?
Ce qui m'est arrivé, comme vous voyez, les deux mains, j'ai eu deux accidents différents. Ils sont arrivés à passer par-dessus quoi !
Et ça arrivait souvent les accidents comme ça ?
Oh, ça arrivait assez souvent, c'est un métier très dangereux. Une fois qu'on était habitué, ça arrivait moins souvent mais c'est à l'apprentissage surtout que ça arrivait.
(Bruits)
Quand j'ai repris la situation de mon père, j'ai été obligé de moderniser et de prendre une teilleuse automatique.
(Bruits)
Il y a eu deux moulins ici qui tournaient toujours, mon grand-père, mon arrière grand-père, je ne peux pas dire depuis quelle génération.
(Bruits)
Oui, je suis le dernier, le seul. Il y a trois ou quatre ans, on était à trois seulement. Maintenant, il n'y a plus que moi, le dernier, et je finis cette année.
(Bruits)
Les autres, beaucoup de moulins tournaient au moteur électrique ou à la machine à vapeur. Si ça tournait à la machine à vapeur, il fallait un chauffeur. Ça faisait une personne de plus. Et donc ici ça tournait à l'eau. C'est une économie qui était terrible parce que on n'était pas riche à cette époque là, tout de même hein.
(Bruits)
Ah ! Ça me fait mal au coeur de voir... et si les vieux avait été là ! Ils auraient... mon père ou mes arrières, mes ancêtres, ils auraient eu plus mal au coeur encore peut-être. De voir fermer une boutique qui tournait toujours comme ça.
(Bruits)
A votre avis, est-ce que c'est vraiment fini le lin ici en Bretagne ?
Oh ! Il faudrait qu'un syndicat commence alors !
Coopérative ?
Pas une coopérative, un syndicat, Louargat ou Landerneau, ou quelqu'un comme ça. Ou bien si un cultivateur pouvait former un syndicat, parce que refaire le matériel ou refaire un moulin, il faut des sous. Et qui c'est qui peut le faire ? Ce n'est pas un particulier, maintenant.
Mais pourquoi est-ce que vous, vous ne continuez pas ?
Mais là, j'ai l'âge de la retraite, les enfants sont partis, chacun dans sa direction. Pourquoi à mon âge je continuerais de travailler, pour qui et pour quoi ? On se fait vieux aussi.
Et plus personne ne met de lin ?
Non ! Parce que, où qu'ils trouveront un débouché, pour le lin teillé ?
(Bruits)
Je fais l'agriculteur. J'ai dix-sept hectares que j'exploite et dans quelques années je vais décéder aussi. A quoi ça sert continuer de travailler, quand on a à la retraite, de quoi vivre ?
(Silence)
Donc on vivra jusqu'à la mort parce que arrivé à 64 ans comme j'ai, il ne faut pas bien penser qu'on est éternel.
(Bruits)
Les tissus synthétiques ont concurrencé le lin. La production s'est concentrée dans d'autres régions. Les agriculteurs se sont reconvertis dans l'élevage. Les moulins ont fermé l'un après l'autre. François Moullec est le dernier représentant de ce qui a été une grande période de l'économie bretonne.
(Bruits)