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Pierre Bourdieu et la "Misère du monde" (1993)
1993-08-17
(Fiche média : 01477)
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Jeudi matin, 12 mai, 11 heures. Une semaine de tournage déjà. Pierre Bourdieu fait à nouveau son cours salle 8 : le public, étudiants et troisième âge mêlés attendent depuis 2 heures au moins le privilège d'être admis. Qu'est-ce qu'ils viennent chercher chez Bourdieu ?
De tous les univers de la pratique, et même de ceux où il est selon nous complètement [admissible] comme le marché. Les...
Le monde est redevenu absurde, inexplicable. Nous sommes dans le temple de la science et depuis une semaine que je suis là, je n'ai pas entendu une seule fois le mot progrès.
Les Kabyles ont tout un discours sur l'opposition entre l'économie, ce qu'ils appellent l'économie de la bonne foi, dont l'incarnation est...
Ces gens viennent chercher des réponses... ...mais à situation complexe, la réponse n'est pas simple.
...l'homme de la naïveté, l'homme de l'innocence, l'homme bien, donc qui ne compte pas, ne calcule pas, etc. Ils ont donc tout un discours constitué sur l'opposition entre donc l'économie de la naïveté qui est de règle entre hommes d'honneur...
Oui, j'étais donc à votre cours public l'autre jour. Dans ce cours, ce qui était très frappant, c'est que vous vous sentiez, et vous vous sentez sans arrêt attaqué.
Oui, j'ai commencé ma carrière comme ethnologue donc je n'ai pas d'hostilité particulière mais, par exemple, lorsque il m'arrive de raconter mon travail sur la maison kabyle, donc qui est un travail d'ethnologie tout à fait classique, euh je ne rencontre aucune difficulté. Quelles que soient les attitudes politiques, intellectuelles, scientifiques des gens, ils subissent une espèce de charme esthético-intellectuel, enfin bon, il se trouve que c'est très bien. Bon, si je faisais de l'anthropologie de la Grèce antique, ça serait encore plus beau, parce que je flatterais les souvenirs cultivés, je mettrais des mots grecs, etc., etc., etc. Et si je fais l'histoire sociale ou la sociologie de l'affaire Dreyfus, ça commence à barder ; si je fais la sociologie du patronat aujourd'hui...
Là, ça barde.
...là, ça chauffe, bon voilà. Donc... et je dis ça souvent en plaisantant à mes collègues historiens... bon, par exemple, quand j'étudie les homélies de l'évêque de Créteil, dans les années 1970, ce que j'ai fait, je fais exactement ce que fait Duby lorsqu'il étudie Adalbéron de Rouen, bon avec la différence qu'il étudie les textes latins, donc plus nobles, et que il y a la distance historique. Et je pense que cette distance ou géographique, etc., ou historique, est extrêmement importante pour assurer la sécurité, et donc la sérénité, du chercheur. Et moi, ce que je pense, et si j'ai ce... cette attitude un peu inquiète et insécure, c'est que la sociologie dérange beaucoup.
La Misère du monde : ça, pour déranger, le dernier pavé de Bourdieu et de ses équipes n'y va pas de main morte. Une certaine France parle dans ce livre enfin de sa souffrance et elle prend la parole, alors que précisément, elle est d'habitude réduite au silence. 58 comptes-rendus d'entretiens avec les représentants de ces couches sociales traumatisées, brutalisées par l'économie et la politique. D'un côté, l'analyse de l'entretien, et de l'autre, l'entretien lui-même. J'ai été frappé par le sentiment profond, violent que vous aviez envie de toucher plus, plus de gens, parce qu'il était très important, en ce moment, que les gens sachent ce qui se passe et que la sociologie peut analyser.
Oui, tout à fait, l'intention était celle-là, c'est-à-dire de trouver une issue à cette contradiction dans laquelle je suis depuis que je fais de la sociologie. On me dit : Ce que vous écrivez, c'est très bien, mais ceux qui pourraient en être intéressés n'y ont pas accès, et ceux qui ont accès peuvent s'en servir pour faire encore mieux et plus rationnellement ce que, malgré tout, vous déplorez. Donc il s'agissait de trouver une solution dans une période où... oui, la situation était telle que on ne pouvait pas se taire éternellement, donc il fallait trouver une solution pour percer l'écran de bavardage journalistique, de discours pseudo-analytique qui encombre, enfin, les esprits, voilà.
Et qui font du mal aux gens.
Et qui font du mal aux gens, voilà, et qui font du mal aux gens. Donc ça a été assez difficile. Apparemment, la forme finale semble très simple, puisque on peut même donner de ce livre une définition qui me déplairait beaucoup : on peut dire que c'est un livre d'entretiens.
Je ne peux m'empêcher de répondre à Bourdieu que son livre est un livre d'auteur.
Oui, je pense, c'est un livre d'auteur qui utilise les entretiens comme un instrument d'expression parmi d'autres, comme certains écrivains ont utilisé des sortes de collages. Bon, les entretiens sont là à la fois pour attester la vérité de ce qui... de ce qui est dit, et aussi pour communiquer une émotion que le discours analytique ne communique pas. Et aussi pour communiquer l'expérience que le discours analytique analyse sans pouvoir souvent la communiquer. Parce que une des contraditions que nous avons constamment, c'est que nous sommes... enfin, la sociologie, comme toute science, est un système de vision. Il y a un oeil sociologique, c'est-à-dire que quand on a l'oeil sociologique, on voit des choses que l'homme ordinaire, non formé, ne voit pas. Et ensuite, on doit communiquer à ces gens qui ne les ont pas vues, des analyses de choses qu'ils n'ont pas vues.
Mais dès que je compare Misère du monde aux grands romans européens de la fin du XIXe siècle, Hugo, Dostoïevski, Dickens, avec leur explication du monde, avec la dénonciation forcenée de ce que la société fait aux enfants, c'est-à-dire aux hommes, quand je lui dis qu'on sent dans le livre la personnalité, la présence de celui qui procède à l'interview, la réponse de Bourdieu, comme sa démarche, est double.
Oui... c'est difficile : à la fois, bon, j'accepte le compliment, si ç'en est un...
ç'en est un, c'est une critique aussi.
...et en même temps, jen e peux pas l'accepter complètement parce que je pense que il y a un effort de vérité, c'est-à-dire que...
Ah, il y a une grille.
Voilà, toutes les choses qui sont dites dans ce livre sont justiciables de la falsification. On peut dire : voilà, il se trompe ; là, ce n'est pas vrai ; le texte de l'interview est mal interprété, on aurait pu lire autre chose ; ou bien, telle donnée factuelle est fausse... Voilà, et donc la chose que vous avez dite qui me semble faire la différence, enfin la spécificité scientifique du travail, c'est que la consigne, enfin, était explicite : chacun devait rendre aussi explicite que possible, pour lui-même et pour le lecteur éventuel, sa particularité et la particularité de son rapport avec celui qu'il interroge, qu'il analyse, etc. ça, je crois que c'est vraiment important, c'est le principe que j'ai mis au fondement même de la discipline, le principe de réflexivité, c'est-à-dire que le sociologue ne peut pas analyser quoi que ce soit sans analyser celui qui analyse. Et je pense que si les gens... ce livre a un très grand succès, je pense, en partie parce que les lecteurs ont senti ça, c'est-à-dire il y a au fond un principe, un autre principe de la sociologie, c'est qu'il faut respecter son objet.