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La littérature populaire et la série des San Antonio29 janvier 1965
(Fiche média : 01231)
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Ce poète chevelu à la langue imagée n'est pas le nouveau guide de la Tour Eiffel, nous avons rendez-vous avec lui ce soir parce qu'il vient de battre l'un des records les plus enviés. Certains d'entre vous ont peut-être reconnu son style, cet homme, c'est Frédéric Dard, inventeur du commissaire San Antonio dont chaque enquête se vend entre 200 et 300 000 exemplaires. Son dernier livre, c'est l'Histoire de France vue par San Antonio, 350 000 exemplaires vendus, record de France 1964.
Moi, j'ai horreur des palais, y a que celui-là que je trouve beau, harmonieux. Les autres... c'est les cailloux accumulés. Malraux a beau les passer à la peau de chamois tous les matins, ça reste caserneux, prétentiare. Celui-là, je sais pas, il... il me semble que la nature aurait pu l'inventer. Si un jour, on nous tuait le Louvre, bah faudrait carrément relabourer Paname, y planter des sapins, des chênes, en faire une forêt comme au temps des gaulois et puis... l'oublier, l'oublier.
Qui sait, peut-être un jour, Frédéric Dard, San Antonio, écrira t-il le guide de Paris, vu par le brave commissaire ? Au début, San Antonio était le héros d'une série alimentaire. Dard écrivait au poids. Au poids évidemment, ça ne fait pas grand chose, ça fait 16 kg pour 82 titres. En combien d'années ?
Euh, à peu près je, 6 ans.
En 6 ans, ça fait une très grosse production, dites-moi. Ça fait.
Ah oui, ça je dois dire que...
Plus d'un volume par mois.
Ça fait, non pas plus d'un volume par mois, ça fait à peu près un volume toutes les trois semaines mais comme je m'arrête quelque fois alors... Comptons 1 volume par mois.
D'accord. Les Français ne vous déçoivent-ils pas un tout petit peu en achetant tellement de San Antonio, je m'explique. Ouais. San Antonio, 300 000, 350 000 exemplaires, un prix Goncourt 100 000 exemplaires, un Académicien 100 000 exemplaires aussi. Est-ce que vous trouvez pas que c'est un petit peu...
Ça dépend de l'académicien...
oui, un déséquilibre. Disons, est-ce que vous ne trouvez pas qu'il est extraordinaire de vendre plus de livres disons que Mauriac, que Conchon ou Maurois, Cesbron, pour ne citer qu'eux ?
Non, pas du tout. Et je vais vous dire la vérité. D'abord M. Mauriac, par exemple, puisque vous l'avez cité, fait partie de l'Académie française et il est peu probable que j'en fasse jamais partie. Je fais partie de l'Académie Rabelais, ceci compense cela. Donc il a, il a d'autres satisfactions.
Mais vous n'êtes pas gêné de vendre plus que Cesbron, que Mauriac, que Maurois ?
Mais pas du tout, si quelqu'un doit être gêné c'est le public, c'est pas moi.
Oui.
C'est le public qui achète mes livres de préférence à ceux de... M.Mauriac ou de M. Cesbron que j'admire beaucoup l'un et l'autre d'ailleurs.
Evidement, ce n'est pas le même public. Est-ce que ça ne se...
Ah écoutez, là je vous arrête. Ça parait peut-être prétentieux mais je crois que, dans une certaine mesure, c'est le même public. Et je me demande même si on lit pas San Antonio pour se reposer de Mauriac quelque fois.
J'ai compris... Moi, ce que je trouve aussi, disons curieux, c'est que, vous faite un livre autour d'une langue, peut-être pas tellement au départ autour d'une histoire, non ?
Oui, voyez-vous, j'ai fait, j'ai fait une découverte à la faveur de ces bouquins, c'est que le public est avant tout sensible à un style. Et dans la littérature, je m'excuse de parler de littérature à propos de mes oeuvres, enfin dans la littérature même policière, le public recherche avant tout un style. Ça fait 3 ou 400 ans que tous les écrivains français écrivent de la même façon, ils écrivent de la même façon avec le même vocabulaire. Ils ont même peur de faire des enfants à la langue, vous comprenez.
Et vous, ça ne vous gêne pas d'être disons... parfois, je ne dirais pas vulgaire mais de friser la vulgarité ?
Ah mais pas du tout parce que, je crois que ce qui compte avant tout, c'est une... c'est une verve, c'est un ton et même si, quelque fois quand je relis mes bouquins.
Parce que vous relisez vos livres ?
J'ai dit quelque fois...
Ah bon.
Quelque fois quand je me relis, évidement, je suis... je suis un peu choqué, je suis choqué comme doivent l'être certains lecteurs. Et puis je me dis que tout ça fait partie d'un ton général, d'un déferlement, qu'il est bon que je me laisse aller comme ça, que c'est ça ma longueur d'onde. Et j'ai choisi d'aller vers le lecteur, de lui donner ce qui...
Attention !
Pardon. De lui donner ce qu'il souhaitait, c'est-à-dire une verve, une truculence, cette espèce de... de chose effrénée quoi, qu'on trouve dans ces bouquins.
Le Français, disons, aime lire.
Je crois que le Français...
Trouver un personnage qui parle comme lui aurait envie de parler, disons.
C'est ça. Alors moi ce que maintenant ce que je veux faire, c'est précisément retrouver le pittoresque quotidien et le restituer en le caricaturant un peu.
Alors c'est ça l'Histoire de France.
Ah l'Histoire de France, ça c'est autre chose, justement j'ai fait, j'ai fait cette Histoire de France pour changer parce que j'ai toujours comme support un roman policier. Alors je me suis dit que... que prendre une autre toile pour peindre dessus, une autre matière, vous comprenez. Disons qu'au lieu de peindre sur de la toile, je peins sur du bois. Alors j'ai peint sur l'Histoire de France mais sans antoniaiseries.
Et vous allez continuer cette série ?
Oui, je vais continuer, pas une série historique, j'ai réglé son compte une fois pour toute à l'Histoire de France. Non, je vais faire, enfin je suis entrain de terminer un guide du savoir-vivre vu par Berurier.
Qui met des tâches d'oeuf sur ses cravates...
Oui, oui, vous savez, c'est un personnage qui est assez ignoble, il faut bien reconnaître.
Ça va être quelque chose alors ça.
Je crois que c'est quelque chose qui, alors on va jusqu'au délire inclus...
Oui. Et vous n'aimeriez pas avoir, disons, un tout petit tas de livres comme ça, disons, 1000, 2000 exemplaires comme beaucoup d'auteurs mais un livre, quelque chose qui reste disons... plutôt que un tas comme celui-ci ? Ça représente combien de San Antonio ça à peu près ?
120 000.
120 000 exemplaires.
Oui, à peu près.
C'est un livre.
Oui, oh oui bien sûr, un seul titre.
Un seul titre.
Oui. C'est même une partie puisque on tire à plus de 200 000 les bouquins ordinaires et l'histoire de France à 350.
Vous n'aimeriez pas écrire donc quelque chose qui reste, que l'on relise dans un siècle ou dans 2 siècles ?
Qui vous dit qu'on ne relira pas les San Antonio ?