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Juan Goytisolo et l'Espagne de Franco25 juillet 1962
(Fiche média : 00019)
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... de l'écrivain espagnol Juan Goytisolo, voici Pour vivre ici chez Gallimard. Pour vivre ici, c'est une suite de récits qui constituent une découverte de l'Espagne par un Espagnol. Une découverte de l'Espagne par un Espagnol, ça paraît être un jeu et pourtant ça n'en est pas un, absolument pas. C'est le récit d'une expérience véritable qui a été un peu la vôtre, n'est-ce pas ?
Tout à fait.
Vous avez eu à découvrir l'Espagne.
Complètement. C'est-à-dire en Espagne, on vit cloisonné. Dans le milieu qui est le mien c'est-à-dire le milieu bourgeois, on ignore tous les autres. Alors la découverte du reste, c'est une vraie découverte, ce n'est pas une découverte littéraire.
Lorsque vous aviez 20 ans, vous ne saviez rien de l'Espagne ?
Absolument pas, c'est-à-dire que je connaissais que mon milieu. J'ignorais le reste absolument.
Vous ne lisiez pas les journaux ?
On n'apprend rien en lisant les journaux sur l'Espagne, du moins les journaux qui paraissent en Espagne.
Vous ne saviez pas ce qu'était une grève ?
Pas du tout. Je dois dire que quand j'avais eu 20 ans, j'ai eu l'occasion de voir une et j'étais absolument surpris. Je ne savais même pas qu'est-ce que ça voulait dire.
Comment ? « J'en ai vu une », ça voulait dire quoi ?
J'ai vu une grève à Barcelone de tramway, des gens qui montaient pas, alors je comprenais pas qu'on pouvait faire une grève. Je comprenais pas les raisons que pouvaient avoir les gens de faire une grève. C'était, pour moi, tout à fait mystérieux.
Vous ne pensiez pas que le tramway pouvait ne pas marcher pour des raisons autres que mécaniques ?
Oui.
C'est pendant votre service militaire que vous avez commencé à découvrir l'Espagne ?
Oui, c'était la première fois où j'ai eu l'occasion de connaître des gens de milieux tout à fait différents au mien. Ça m'a donné un intérêt pour leur vie, leurs problèmes, des choses que je n'avais pas eu l'occasion de connaître avant.
Mais c'est parce que vous aviez envie de faire cette découverte que vous l'avez faite.
Oui, parce que je dois dire qu'en Espagne, les étudiants, c'est-à-dire les fils des bourgeois, nous rentrons dans l'armée pour commander c'est-à-dire que nous sommes jamais au même niveau que les autres. Donc j'étais aussi, moi, sous-officier quand même j'ai eu un intérêt de me mélanger avec des soldats. Les gens qui étaient avec moi, c'était à peu près 60 % analphabètes. Ils venaient de régions du sud de l'Espagne que j'ai jamais voyagé. Je ne les connaissais pas.
Vous dites étudiants, fils de bourgeois comme s'il n'y avait que des étudiants, que des fils de bourgeois parmi les étudiants. C'est vrai ?
Oui, 99 %, c'est des fils de bourgeois.
Est-ce que vous pouvez énumérer les découvertes que l'on fait successivement dans ce livre en même temps que vous ?
C'est-à-dire dans les 8 récits, j'ai découvert... je montre certaines découvertes. Par exemple, le premier récit, c'est pendant un congrès eucharistique qu'il y a à Barcelone au moment où il venait des pèlerins de tous les pays du monde, on a vidé les prostituées de la ville.
On a évacué les prostituées ?
On a évacué, oui. Alors je suis allé dans un petit village où ces femmes-là, c'était, pour moi, une espèce d'envers du décor que racontaient les journaux. Après, je montre dans les autres récits la découverte de bidonvilles, la vie des gens du port, des travailleurs de Barcelone et aussi, surtout, la découverte du Sud, c'est-à-dire du sud de l'Espagne qui vit dans des conditions qui n'ont rien à voir avec les conditions du nord de l'Espagne. Le Sud, c'est une région complètement sous-développée.
Mais l'Andalousie, lorsque vous étiez jeune, vous ne saviez pas qu'elle était ce qu'elle est ?
Pas du tout, pas du tout.
Est-ce que votre livre a été édité en Espagne ?
Non, c'est interdit en Espagne, et j'ai dû le publier en Amérique du sud comme d'autres livres que j'ai publiés.
Et on trouvera en Espagne... on trouve en Espagne l'édition argentine de votre livre ?
Oui, je pense qu'on trouve dans les librairies les plus intéressantes, on le trouve pas affiché mais on le trouve.
Sous le manteau ?
Oui, je pense, oui.
Tous vos livres sont interdits ?
Non, non. J'ai des livres publiés en Espagne. Il y a des livres qui n'ont pas été coupés par la censure, d'autres qui ont été coupés.
Vous avez pensé à la censure en écrivant ce livre ?
C'est-à-dire d'abord, j'avais la tentation de penser mais j'ai pas voulu. Je pense que nous, les écrivains, nous devons faire notre travail d'écrivain et laisser aux censeurs faire leur travail de censeur. Je ne veux pas du tout faire l'autocensure.
Vous pensez qu'actuellement, la censure est un mal très profond en Espagne ?
Oui c'est-à-dire c'est un mal très profond parce que toutes les conditions des mensonges qui créent autour d'elle c'est-à-dire cette espèce de mensonge de la presse, des journaux, ça passe même dans la vie privée c'est-à-dire que comme tout est mensonge autour des gens, ils ne peuvent pas voir de vérité même dans la vie privée des gens.
Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?
Je pense les rapports des gens ne sont pas sincères. Tenez, je vais vous donner un exemple. J'ai lu beaucoup de manuscrits d'auteurs espagnols qu'on m'envoie.
Qui habitent en Espagne ?
Qui habitent en Espagne, auteurs espagnols, surtout beaucoup de manuscrits de femmes. En Espagne, les femmes écrivent beaucoup. Or on peut penser qu'en Espagne, où il n'y a pas de divorce, c'est parfait, la situation, que ce n'est pas amoral, comme on dit que c'est en France. Mais d'après les manuscrits que j'ai lus, c'est une espèce de bourbier épouvantable, le mariage espagnol, et on a l'impression que la plupart des couples ont besoin d'espérer une séparation, d'après ce qu'on lit.
Vous vivez complètement en France ?
Non pas du tout. Je partage à peu près la moitié de l'année en France, l'autre moitié en Espagne.
Et vous rentrez quand vous voulez, là-bas ?
Oui, je rentre et je sors librement.
Quelle vous paraît être, à l'heure actuelle, la mission des écrivains espagnols ?
C'est-à-dire, étant donné qu'il n'y a pas une presse qui informe librement, qui informe le lecteur, le public espagnol, nous répondons à ce besoin d'informations du public pour... faisant un tableau le plus juste et le plus vrai possible de la société espagnole. C'est-à-dire que le roman fait en Espagne est le service que fait la presse en France, jusqu'à tel point que je pense que si un jour, on doit essayer de faire une histoire de la société espagnole ces années, on devra lire le roman plutôt que de lire les journaux qui ont été publiés.
Les écrivains espagnols disent la vérité ?
Oui, nous essayons de dire la vérité et nous essayons de montrer ce que nous voyons.
Il n'y a pas d'évasion, pas de littérature d'évasion actuellement ?
Non, c'est-à-dire c'est tellement irréel, l'atmosphère qui nous entoure dans les rapports sociaux que pour nous, la réalité, ça veut dire, c'est l'évasion.
Je vous remercie.
(Musique)