Dernier des quatre entretiens avec Claude LEVI STRAUSS, ce dernier installé dans le parc de sa propriété, répond aux questions de Jean José MARCHAND, concernant notre civilisation.C'est en 1968, alors qu'il obtient la médaille d'or du CNRS, que la jeunesse estudiantine se révolte , poussée par des orientations intellectuelles différentes de celles auxquelles le structuralisme s'appliquait. Claude LEVI STRAUSS constate que le structuralisme est passé de mode aussi vite qu'il était devenu à la mode. N'a jamais été optimiste quant à l'avenir de notre civilisation, n'est donc pas surpris par les signes actuels d'une décomposition mais cela lui paraît très peu de chose comparé à la disparition d'espèces animales ou des destructions de la planète.En collaboration avec le linguiste Roman JAKOBSON, il tente l'analyse structurale d'un sonnet de Baudelaire, mais les 100 pages d'analyse pour 13 vers, le détourne de cette entreprise.Après le dernier tome des "Mythologiques", Claude LEVI STRAUSS se tourne vers les problèmes d'art plastique des mêmes sociétés dont il étudiait les mythes, spécialement intéressé par les masques. Il réfute l'idée que l'ethnologie s'est achevée en anthropologie structurale "elle n'est pas achevée, dans 50 ans elle sera différente...", de même que le terme "sciences humaines" ne mérite en aucune façon d'être appelé science: "je doute qu'elles (les sciences humaines) parviennent jamais à les rejoindre (les sciences physiques ou naturelles) et si elles les rejoignaient elles disparaitraient...". Quant aux mythes, il rappelle qu'il n'est pas possible d'étudier un mythe sans le rapporter aux conditions particulières techniques et économiques de la société qui l'a élaboré.Il répond à une question sur le statut du mariage et sur son système de libre choix, disant que la question devrait être posée à des démographes plutôt qu'à des ethnologues, des études intéressantes ayant été faites par ces derniers. Néanmoins le libre choix du conjoint est toujours soumis aux restrictions de l'inceste. A ce propos et devant le succès d'un film traitant de ce sujet, il distingue l'inceste des faibles, propres aux milieux ruraux avec l'incapacité des familles à nouer des contacts sociaux, et l'inceste des forts, autrement dit des gens qui se sentent au dessus des règles et ne sont pas contraints de faire ce que fait le commun des mortels. Il conclut le sujet en disant que la cohésion sociale se trouve davantage assumée par des mécanismes économiques que par des mécanismes parentaux et que "dans ces conditions on pourrait prévoir que nos sociétés évoluent progressivement vers un état ou les anciens modes de régulation auront perdu toute espèce de valeur ou d'importance".L'entretien se termine par des considérations plus personnelles; son amitié avec André BRETON de 1942 à 1955, rencontré sur le bateau d'émigrants qui les emmenait à New-York, sa profonde admiration pour Michel LEIRIS, écrivain et ethnologue, pour les peintres MAGRITTE et Paul DELVAUX "qui ajoutent à cet univers une surréalité supplémentaire".Quant à l'avenir, il pense que ses descendants s'y sentiront davantage à l'aise que lui "nous devenons des consommateurs boulimiques des richesses qui nous entourent..."Photo de Roman JAKOBSONPlans sur un manuscrit