Les graines de la discorde

Redaction Ina le 20/03/2014 à 11:37. Dernière mise à jour le 11/04/2015 à 11:53.
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Graines de la discorde

Le jardinage est le loisir préféré des Français. Avec l’arrivée du printemps, les jardineries proposent une multitude des graines et de semences soigneusement sélectionnées. Derrière ce commerce se nichent des intérêts colossaux, pas toujours adaptés à la protection de la biodiversité. La guerre des graines aura-t-elle lieu ?

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La joie de semer

Avec l’arrivée des beaux jours, des millions de Français s’adonnent à leur sport national : le jardinage. Les jardineries remplacent les salles de gym, l’exercice se pratique au jardin ou sur les balcons. Première étape indispensable : acheter des plants et des graines pour que, l’été venu, fruits, fleurs et légumes régalent les yeux et les papilles.

La folie du jardinage, 1980

Pour tous les possesseurs de potagers, la grande question est : où s’approvisionner en semences de qualité ? C’est en mars et avril que fleurissent les bourses aux graines, échanges ou trocs. Plants, boutures, tubercules passent de main en main. L’échange gratuit est roi, le repiquage devient une religion.

Trocs de graines, 2001

La nature est généreuse, sa manne fertile semble inépuisable : des milliers de graines composent la biodiversité potagère. Pourtant, elle se raréfie et son libre accès est menacé.

Le contrôle des semences

La graine est un marché juteux et l’industrie semencière l’a compris depuis longtemps ! Dès les années 70, une normalisation s’organise.

Les semences certifiées sont rentables, 1971

Dans un soucis de régulation, d’homogénéité et de pureté des races, les anciens grainetiers se fédèrent et imposent un catalogue restreint de variétés cultivables. C’est la naissance du GNIS (Groupement National Interprofessionnel des Semences).

Présentation du GNIS, 1971

A l’époque, sept à huit millions de sachets sont commercialisés par ce réseau de vente.

Les semences ou la fin d’un règne, 1979

Des graines hors-la-loi

Le jardinier l’ignore souvent mais la graine qu’il échange ou qu’il troque innocemment n’est plus libre de droits. L’incontournable catalogue du GNIS répertorie les variétés autorisées à la vente. Chacune d’elle doit se conformer à des critères d’homogénéité et de stabilité, auxquels seuls les hybrides peuvent répondre ! En 2011, sur les 357 variétés de tomates homologuées par le GNIS, 352 étaient des hybrides. Ces graines sont non reproductibles, ce qui impose de les racheter chaque année.

Contrôle des semences, 1976

Hors de cette nomenclature, point de salut. Reportage sur la production de semences certifiées en 1985 

La guerre des graines, 1985

Le 4 juillet 1989, l’Assemblée vote une loi interdisant le replantage des semences, comme cela se pratiquait depuis des siècles. Un collectif d’agriculteurs occupe les locaux du GNIS pour protester contre ce diktat.

Procès opposant les fermiers au Gnis, 1993

Les semailles deviennent un vrai casse-tête. Une loi votée en décembre 2011 impose désormais une taxe sur les semences fermières. C’est la victoire du lobbying.

Taxe sur les semences fermières, 2011

Au grand dam des concernés, l’argent récolté contribue au financement de la recherche des groupes semenciers ! En juillet 2012, le collectif appelé "Semons la biodiversité" réclame l'abrogation de cette loi.

Semences illégales, 2012

Pour les cultivateurs, c’est un véritable esclavage qu’instaurent les grands groupes. Un bras de fer s’installe entre les fermiers et l’industrie qui défend son chiffre d’affaire et ses brevets.

Bras de fer avec les semenciers, février 2012

Graines de résistance

Les fermiers indépendants se mobilisent et résistent contre une privatisation du vivant. Ils bravent le risque d’une condamnation en justice pour concurrence illégale.

Les semences hybrides, transgéniques ou OGM, signent à leurs yeux, la fin de la bio-variété dans les jardins et les champs. Elles mettent également en péril la liberté de choix du consommateur et le développement d’une agriculture biologique. En 2003, pour la première fois, la récolte de Patrick de Kochko, un agriculteur bio, est contaminée par des OGM. Une grande manifestation s’organise dans le Larzac pour dénoncer ce danger.

Contamination aux OGM, 2003

Les semences certifiées représentent également un coût supplémentaire sur leur budget. En 2004, la coordination nationale pour la défense des semences fermières appelle les paysans marnais à refuser les contrats de qualité proposés par les coopératives et organismes stockeurs.

Protestation des agriculteurs contre les semences certifiées, 2004

Produire ses propres semences devient un privilège menacé et un combat illicite. En 2012, quatre paysans à la recherche de saveurs anciennes et authentiques ouvrent néanmoins les portes de leur ferme bio.

Ferme ouverte, 2012

Biodiversité menacée

L’autre croisade des jardiniers et défenseurs de la biodiversité est la sauvegarde du patrimoine végétal. Dans les années 2000, l’association Kokopelli décide de vendre des semences bios, libres de droit et reproductibles. En 2007, les semenciers portent plainte contre ce diffuseur de graines non homologuées pour "mise sur le marché de variétés non conformes". La cour d'appel de Nîmes leur donne raison. L’association est condamnée.

Kokopelli condamnée, 2007

Le petit Poucet continue néanmoins sa lutte contre l’érosion génétique. L’année suivante, dans le parc régional du Verdon, l’association plante un immense potager dont les graines « hors-la-loi » sont récupérées par des lycéens et redistribuées.

Parc régional du Verdon, 2008

L’empêcheur de semer en rond participe également à l’élaboration d’un potager conservatoire à Beaumesnil, en Haute- Normandie, où à cause de la réglementation, 80% des légumes cultivés (variétés anciennes) sont illégaux.

Conservatoire de Beaumesnil, 2008

La guerre des graines a bel et bien lieu et n’est pas prête de s’achever.