L’Affiche rouge, un symbole

 L'Affiche rouge est un des symboles de l'engagement des étrangers dans la Résistance. Elle désigne aussi la répression acharnée que ce rôle de premier plan dans la lutte armée leur a valu. Comme tous les symboles, la focalisation sur les aspects les plus spectaculaires fait écran à la connaissance de certaines données historiques importantes. Pourtant supervisée par les services de la propagande nazie, cette affiche ne mentionne aucun texte en allemand, à la différence de la plupart de celles qui annoncent les exécutions d'otages, par exemple. Ceci induit une situation franco-française où la place de l'organisation répressive nazie est évacuée. En cela, le choix du mot "libérateurs" vise au discrédit et à la criminalisation des actions des mouvements de résistance. Tout comme le choix des portraits qui représentent des visages fermés, durcis par le noir et blanc. Que l'on songe à l'exploitation qui est faite aujourd'hui des portraits robots et autres avis de recherche. Portraits réalisés en détention, cadrés, qui plus est, avec des regards fuyants. Des médaillons (ronds comme les impacts de balle d'une des photos) ciblés par des flèches qui visent à une "mise à l'index".

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La thèse du complot étranger

 Le texte associé à ces visages résulte d'une savante et mensongère manipulation. En fait, vingt-trois personnes ont été arrêtées, toutes condamnées à mort, elles constituent le groupe dont Manouchian est désigné comme "le chef de bande". Pourquoi n'en reste-t-il que dix sur l'affiche ? C'est que la présence des treize autres aurait éclairé la composition de ce groupe sous un jour tout à fait différent. Vingt-trois, ce n'est plus une "bande", un ramassis informel de malfaiteurs. Mentionner la présence d'une femme (Olga Bancic) et de trois jeunes Français "de souche" aurait affaibli la thèse du complot étranger. Après tout, sous leurs noms à consonance étrangère, ces hommes donnés en pâture aux passants ont choisi de donner le meilleur d'eux-mêmes au sein d'une organisation très structurée, les FTP-MOI, tous communistes ou sympathisants. Si l"affiche mentionne de façon éparse le mot "communiste" ou "rouge", elle se garde de préciser que ceux qu'elle distingue comme des individus forment au contraire un groupe dont les actions sont minutieusement coordonnées au sein de la même organisation.

Une affiche au service de la propagande nazie

 L'homme de la rue de 1944 est sensible au message porté par les murs de la ville car le tract, le graffiti et l'affiche sont des supports qu'utilisent la Résistance. De leur côté, les propagandes nazies et vychistes multiplient les publications de plaquettes, d'effigies, d'insignes : une véritable pédagogie au service de leur idéologie fondée sur le racisme, la xénophobie. On peut évoquer, comme point culminant, les odieuses expositions à grand spectacle contre les Juifs qui, sous couvert d'un discours pseudo-scientifique et ludique, visent à légitimer par des schémas comparatifs, des photographies, des termes savants, des moulages, un dispositif où le signe est plus important que l'accès à la légitimité du discours. Le schéma de construction de l'affiche, très agressif, en entonnoir, du haut vers le bas, associé au rouge, illustre la main de fer qui entend imposer la thèse d'une armée du crime. Cependant, ne peut-on pas lire dans la violence de cette affiche, le signe que la maîtrise de la situation échappe aux nazis ? A l'instar du procès, médiatisé avec les moyens de l'époque, où trente journaux sont représentés, la recherche dans les archives de la cour martiale montre que sur les cinq jours de procès annoncés, un seul à vu la comparution des accusés rassemblés. Procès truqué, escamoté. L'Affiche rouge entend marquer un point supplémentaire après le démantèlement complet des FTP-MOI de Paris. Le groupe a été repéré, filé, arrêté par la brigade spéciale des Renseignements généraux dévolue à la traque des "communo-terroristes" . Une affiche choc pour discréditer d'un bloc les ennemis désignés que sont les Juifs, les étrangers et les communistes, une preuve irréfutable pour établir la démonstration tangible de la collusion des trois.

De la chanson de Craonne à l’Affiche rouge

 Quel effet peut produire l'Affiche rouge, diffusée dans les villes et les villages ? On sait par des témoignages avérés qu'elle sert de point de ralliement pour l'expression sinon d'une résistance ouverte, au moins de diverses formes de compassion. Des bouquets sont déposés devant elle, des surcharges sont collées pour inverser le message original. Cette affiche montre au grand jour la nécessité pour la machine oppressive de se justifier auprès de la population. Elle prend le risque de mettre des visages sur ce qui n'était jusqu'alors que des listes de noms. Elle affiche l'existence d'un adversaire dont elle fait tout, paradoxalement, pour étouffer l'expression par la violence d'une répression très organisée. La popularité de l'Affiche rouge mérite une comparaison avec celle de la Chanson de Craonne créée en 1917. Tout comme la fameuse affiche illustre le cynisme, le mensonge et la répression féroce, le texte et l’existence même de la chanson de Craonne fournit des clés pour la compréhension du malaise des Poilus du Chemin des Dames. Si l’on évoque la mémoire collective, on ne peut ignorer l’impact du poème « Strophes pour se souvenir » publié par Aragon en 1955 dans le « Roman inachevé ». Il fut mis en musique, rebaptisé « L’Affiche rouge » et chanté par Léo Ferré. Conjointement, l’intérêt porté aux lettres de fusillés, d’ailleurs déjà mobilisé dans le poème d’Aragon, éclaire la personnalité et le sens du combat des membres du groupe Manouchian. On sait aussi que Paul Eluard évoque l’Affiche rouge dans son poème « Légion » écrit en hommage aux FTP-MOI. Les membres du groupe Manouchian ont été inhumés auprès du Carré des fusillés au Mont-Valérien, dans l’enceinte du cimetière parisien d’Ivry-sur-Seine. En ce lieu, un buste de Missak Manouchian a été inauguré le 4 novembre 1978. Chaque année s’y tient une cérémonie qui perpétue le souvenir de leur engagement.

Etrangers dans la résistance

En 2009, L’Armée du crime, le film de Robert Guédiguian relate l’histoire du groupe Manouchian qui se distingua par ses actes de résistance pendant la Seconde Guerre Mondiale. L’occasion de revenir sur le symbole que représente l’Affiche rouge placardée par les autorités nazies pour dénoncer les « terroristes » étrangers. 
Le dossier a été réalisé par Jean-Luc Millet et Daniel Martin, de l'équipe de ressources et de productions audiovisuelles du CRDP de Créteil, à l’occasion de la sortie du DVD Histoire et mémoires des immigrations. 

Rédaction Ina le 14/09/2009 à 17:52. Dernière mise à jour le 11/04/2015 à 11:26.
Seconde Guerre mondiale