1960 : Khrouchtchev et sa fameuse chaussure

Redaction Ina le 23/10/2017 à 16:38. Dernière mise à jour le 23/10/2017 à 17:38.
Histoire et conflits

Le 24 octobre, on célèbre la journée mondiale des Nations Unies. Depuis 72 ans, l'organisation internationale basée à New York depuis 1945 voit se succéder discours et confrontations. L'un des épisodes resté dans toutes les mémoires survient le 12 octobre 1960 : la "chaussure de Khrouchtchev". Mais cet événement a été en fait largement exagéré. Explications…

La date du 24 octobre marque l’entrée en vigueur de la Charte des Nations Unies, signée le 26 juin de la même année à San Francisco par les représentants de cinquante états. Le terme « Nations Unies », est, quant à lui, apparu quelques années plus tôt, au cours de la Seconde guerre mondiale. Suggéré par le Président des Etats-Unis Franklin D. Roosevelt, il est mentionné pour la première fois dans la Déclaration des Nations Unies du 1er janvier 1942, qui met en forme la volonté de 26 pays de poursuivre ensemble la guerre contre les forces de l’Axe.

Aujourd’hui, 72 après sa création, l’ONU, qui regroupe à présent 193 états, tente toujours de se placer comme un médiateur dans les multiples crises internationales qui secouent la planète. Si l’organisation a de tout temps été critiquée pour son manque d’efficacité par rapport à la « realpolitik » des Etats, le siège des Nations Unies à New York a vu se succéder de nombreuses confrontations diplomatiques, reflet des tensions géopolitiques et des conflits.

L’un de ces épisodes est particulièrement resté dans les mémoires : « la chaussure de  Khrouchtchev ». Nous sommes le 12 octobre 1960, à l’Assemblée générale des Nations Unies. Nikita  Khrouchtchev, au pouvoir à Moscou depuis 1953, fait le voyage – en bateau – jusqu’à New York, en tant que représentant de l’URSS. Il est accompagné des délégations hongroises et roumaines. A New-York, un autre héraut du monde communiste est présent, en la personne de Fidel Castro, le tout récent leader de Cuba. Quelques jours plus tôt, le 26 septembre 1960, Fidel Castro prononçait d’ailleurs son fameux discours expliquant le sens de la révolution cubaine : un discours fleuve, de 4 heures et demie, le plus long de l’histoire des Nations Unies !

C’est donc dans ce contexte de Guerre froide, marquée par la décolonisation, où, selon l’historien André Liebich, « les deux Grands sont intéressés par le fait de gagner à leur cause les nouveaux pays émergents », que survient « l’incident de la chaussure ». Nikita Khrouchtchev, excédé par le discours du délégué philippin « fustigeant la tutelle de Moscou sur les pays de l’Est », tape alors du point sur la table, accompagné dans ce geste de contestation par ses collègues.

Il aurait même, selon quelques témoins et journalistes présents, dont le correspondant de l’AFP, utilisé sa chaussure pour frapper la table. Ce dernier rapporta en effet le soir même que « pour manifester son mécontentement M. Khrouchtchev retire une de ses chaussures pour frapper son pupitre avec le maximum d’effet ». C’est cette version qui est entrée dans l’histoire. Voyez comment, en 1968, le journal télévisé de l’ORTF rappelait l’événement :

En 1968, le journal télévisé de l'ORTF accréditait le scénario de Nikita Khrouchtchev frappant sur son pupitre à l'aide de sa chaussure.

Or, de nombreuses caméras étaient présentes dans la salle. Si toutes ont en effet bien enregistré M. Khrouchtchev frappant du point sur la table, aucune n’a capté le moment où ce dernier se sert de sa chaussure. Et pourtant, on remarque bien sur les images d’archives comme sur les photographies une chaussure posée sur le pupitre. Selon Nina Khrouchtcheva, sa petite-fille, professeure de Relations internationales, interviewée en 2014, sa chaussure lui avait été rapportée par un employé des Nations Unies. Et elle est catégorique : il ne l'aurait pas utilisée pour frapper la table, contrairement à ce qui avait été écrit ou rapporté. 

En 2014, l'émission "Comme si c'était hier" de la Télévision suisse revient sur cet événement et confronte les différentes théories.

Deux semaines après l’événement, le Wall Street Journal prétendait même que le leader soviétique avait brandi sa chaussure à la tribune, alors qu’il prononçait son discours. C’est cette version - assurément fausse - qui se retrouve encore aujourd’hui sur Internet, à l’aide d’un photomontage.

Comble de l’ironie, Nikita Khrouchtchev, dans ses mémoires publiées l’année de sa mort, revendique ce geste hautement symbolique.

L’un des moments les plus célèbres de l’histoire de l’Assemblée générale des Nations Unies repose donc sur une exagération de la réalité, qui a été reprise à dessein par les deux camps dans un but différent.