Pour cette série d'entretiens croisés, les diverses personnalités interrogées évoquent la mémoire de deux hommes qu'ils ont rencontrés et qui les ont guidés : Charles PEGUY et Georges SOREL. Leurs commentaires permettent de mieux cerner le caractère de chacun. Certains comme Stanislas FUMET, Henri HOPPENOT, Giuseppe UNGARETTI gardent le souvenir d'un Charles PEGUY vaniteux, tourmenté, centré essentiellement sur lui-même. D'autres comme Madame SIMONE, Gabriel MARCEL, Henri CLOUARD, Henriette PSICHARI et surtout Robert DEBRE décrivent un personnage plus complexe : timide, peu flamboyant, avec une très forte personnalité. Un homme ouvert mais pas très tolérant, facilement irritable mais "un personnage extraordinaire, capable de mourir pour ses idées" selon Giuseppe PREZZOLINI.Robert DEBRE en parle longuement car adolescent à la recherche d'un guide, il estime avoir trouvé un chef en PEGUY. Celui-ci l'a orienté dans son travail et l'a aussi enrôlé pour sa bataille Dreyfusarde. Il le rencontre en 1899 et éprouve une admiration immédiate pour son écriture et l'étrangeté de sa typographie avec ses vides et ses blancs. Il l'a suivi également dans son orientation sociale qui voulait préparer à l'institution de la république socialiste universelle. En 1900, il décide de fonder avec la soeur de Jacques Maritain, Jeanne, "Jean-Pierre", sorte de "Cahiers de la quinzaine" pour enfants avec l'aval de PEGUY qui trouva l'idée bonne et prêta l'imprimerie des Cahiers. Henriette PSICHARI revient sur la fondation du journal qui se voulait non tendancieux, anti-réactionnaire, anti-catholique, mais la revue a fait faillite au bout de 4 ans. Reprenant la description de la personnalité de PEGUY, "on s'est trompé sur son compte" selon elle car c'était un homme trop irrationnel malgré sa très grande intelligence. Sa conversion par exemple, n'a pas été comprise car l'église ne comprenait pas qu'un croyant aussi enflammé ne pratique pas. Robert DEBRE termine ce portrait en racontant la fin de leur relation : étudiant en philosophie, il décide d'abandonner pour se lancer dans la médecine ce qui déplu à PEGUY qui y a vu une sorte "d'embourgeoisement". Leurs rencontres devinrent plus rares car il était très absorbé par ses études. Le jour de la mobilisation il alla voir PEGUY qu'il manque de peu et ne le reverra jamais. Il revient également sur l'attitude des socialistes et de Lucien Herr envers PEGUY : il critiquait Jean Jaurès, Jules Guesde, défendant des idées à lui seul. C'est donc son comportement moral et son action qui paraissaient contraires aux intérêts du socialisme. Quant au personnage de Georges SOREL, Robert DEBRE commence par le décrire physiquement : un petit homme rond qui parlait de façon très intéressante et très nette. La plupart évoquent une personnalité extraordinaire : René JOHANNET l'a rencontré au collège de France et le considère comme l'homme qui lui a le plus donné l'impression du génie, un homme hors du commun. Giuseppe PREZZOLINI garde le souvenir de quelqu'un de très sûr de lui avec qui on ne pouvait pas discuter mais qui avait un véritable ascendant sur les jeunes écrivains de sa génération. C'était une personnalité entière et intègre et il raconte leur brouille à cause d'une critique qu'il avait faite d'un roman de Paul Bourget. Pour lui, l'un de ses mérites a été ses haines : de la bourgeoisie, des profiteurs, des politiciens. Henri CLOUARD l'a connu quand il co dirigeait la revue "L'indépendance". Il le percevait comme un bavard impénitent mais très drôle. Il l'a vu pour la derniere fois le jour de la mobilisation en 1914 dans une librairie syndicaliste. SOREL prévoyait la victoire des alliés mais avec la montée de la "ploutocratie". C'est cette déception qui va expliquer son adhésion au marxisme-léninisme et à la révolution russe. Luigi EMERY évoque quelqu'un de très distingué, un peu raide, qui parlait beaucoup, qui menait la conversation. Il l'a rencontré à l'époque où il représentait le journal bolonais " Il Resto del Carlino" pour lequel SOREL collaborait et dont MISSIROLI assurait la direction. Ce dernier (interview en italien sous-titrée) parle de son admiration pour lui, renforcée par celle que lui portait le politicien Benedetto Croce. Pour Giuseppe UNGARETTI, c'était un très grand sociologue. Il le décrit comme "plein d'erreurs mais un homme de réelle grandeur". Revenant sur les liens qui ont uni Charles PEGUY et Georges SOREL, René JOHANNETse souvient que ce dernier recevait ses amis chez PEGUY ce qui à la longue, commençait à lui peser. Selon lui, les deux hommes se seraient brouillés d'abord pour cette histoire de local. Pour Henri CLOUARD, SOREL jugeait que toute une partie de la pensée de PEGUY appartenait au passé, et par là tendait à diminuer son efficacité. Il estime cependant qu'il subsite une pensée humaniste, une attention portée sur le sort humain, le besoin de sauver l'homme ches Charles PEGUY et c'est par là qu'il était socialiste, mais en étant orienté sur la charité chrétienne et non sur l'égalitarisme. Robert DEBRE quant à lui, a l'impression que PEGUY admirait SOREL à cause de sa foi révolutionnaire. Deux éléments chez ce dernier ont frappé les jeunes de sa génération : ses pensées sur la violence et la nécessité d'une révolution totale, universelle qui devait transformer la société, issue du prolétariat et du travailleur manuel qui devait détruire le mouvement bourgeois. Enfin, Giuseppe PREZZOLINI estime que PEGUY n'était pas un penseur aussi original que SOREL. Le premier était un artiste alors que le second un penseur : l'un jouait avec les mots, l'autre avec les idées. Portrait peint en couleur de Charles Péguy par Jean Pierre LaurensPhoto en noir et blanc de Georges Sorel