L'Ina est partenaire de "Lignes de
Front",
film de Jean-Christophe Klotz en salles le 31 mars prochain. Site officiel.
Après le reportage « La vie en sursis » diffusé le 26 mai 1994 et le
remarqué documentaire "Kigali, des images contre un massacre" diffusé
le 13/11/2006, le réalisateur Jean-Christophe Klotz passe à la fiction avec
l'histoire d'Antoine Rives, journaliste indépendant parti en 1994 tourner un
reportage au Rwanda en plein cœur du
génocide. Très vite, ce voyage devient une traversée de l'horreur dans laquelle
le jeune homme perd ses illusions sur son métier de journaliste et se demande
jusqu'à quel point il peut filmer et exposer la tragédie humaine.
Pour
Ina.fr, Jean-Christophe Klotz revient sur son expérience au Rwanda et décrypte
une sélection d’images d’archive diffusées à la télévision avant et pendant le
génocide rwandais.
Voir également le dossier consacré au génocide rwandais
JCK : J’ai commencé à m’intéresser au Rwanda en avril 1994 au moment du rapatriement des occidentaux lors de l’opération amaryllis. J’avais entendu dire qu’il restait 2 français au Rwanda : Marc Vaiter et le père Henri Blanchard. Ils cachaient et protégeaient des Tutsis et avaient refusé d’être rapatriés. Marc Vaiter, que j’ai eu au téléphone, m’a confié le désarroi dans lequel il se trouvait. Déterminé à me rendre au Rwanda, je devais faire face à plusieurs problèmatiques : convaincre l’agence Capa, pour laquelle je travaillais, et trouver le moyen de m’y rendre car les liaisons aériennes étaient interrompues. Tous les journalistes et ressortissants avaient quitté le Rwanda, cette idée de reportage devenait donc intéressante d’un point de vue commercial et journalistique car il n’y avait plus aucun témoin. Mon rédacteur en chef a été contacté par Bernard Kouchner qui avait, en accord avec l’ONU, organisé une opération de médiation officieuse entre les belligérants du conflit afin d’arriver à un échange de population. On avait, à cette date, une vision symétrique de la guerre civile : on pensait que les Hutus qui se trouvaient en zone FPR voulaient passer en zone gouvernementale et vice et versa. C’est grâce à Bernard Kouchner que j’ai pu me rendre au Rwanda.
JCK : J’ai découvert cette archive en allant voir la pièce de
théâtre « Rwanda 94 » de la troupe Groupov, spectacle mis en scène
par Jacques Delcuvellerie, mêlant musiques, paroles et témoignages, images
de télévision et fictions filmées. Cette interview vient bouleverser le dispositif de l’information car
Jean Carbonare, très ému, interpelle le
spectateur et le présentateur et nous met face à notre responsabilité.
En
quelques minutes, il dit tout et annonce le génocide que la France
découvrira 15 mois plus tard. C’est un moment très fort, un discours politique
qui est cependant recadré par le format du journal télévisé.
Une réflexion sur
le métier de journaliste s’impose : que faire si un témoignage aussi
capital diffusé au 20h ne fonctionne pas ? ne donne aucune suite ?
JCK : Le début du conflit a été couvert médiatiquement jusqu’au
départ des journalistes et les journaux télévisés ont ensuite diffusé des
images d’archive dans les reportages ainsi que des témoignages téléphoniques.
Il existe d’ailleurs très peu d’images tournées en zone gouvernementale, là où
les massacres avaient lieu.
Les
images des cadavres sont filmées en travelling car le caméraman est embarqué
avec l’armée dans un véhicule qui ne s’arrête pas, elles sont alors filmées du
point de vue des ressortissants français que l’on évacue et non du point de vue
historique.
Dans le film, j’ai voulu insister sur cet aspect. Le personnage
d’Antoine se dit qu’il doit filmer en ayant le point de vue d’un Rwandais, ce
qui est un leurre car jamais il ne pourra percevoir ce que ressent un Rwandais
qui est en train de vivre ce drame.
Quant à la scène de massacre filmée au télé-objectif, elle a fait le
tour du monde. Cette image est tellement incroyable qu’elle en est vidée de sa
substance. Quand une image devient trop forte, elle prend un caractère
sacré : c’est le document que l’on voit et plus ce qu’il raconte.
JCK : C’est à ce moment que je suis passé à une écriture plus
cinématographique, que ce soit pour le documentaire ou la fiction. Dans le
caractère canonique du reportage actuel, si l'évènement n’est pas sur les rushes, ça
n’existe pas, le hors-champ n’existe pas et c’est extrêmement frustrant.
Si je reviens sur ce reportage que j’ai en parti tourné dans l’église
du père Blanchard, on voit des gens assis dans un couloir, qui attendent.
L’image en elle-même n’est pas forte, ce n’est pas une image document mais
juste un témoignage : je raconte ce que je vois et l’image dit que si nous
ne faisons rien, ces gens vont être tués et c’est ce qui est précisément
arrivé.
Le 11 juin 1994, l’édition du 20h00 s’ouvre avec les images de ces
Tutsis réfugiés dans l’église du père Blanchard : à partir du moment où
ces gens sont massacrés, ces images deviennent des images choc et changent de
statut, passent du simple témoignage au document.
En voyant cela, j’étais détruit par la perversité du système : je suis allé au Rwanda, rentré à Paris monter le
reportage, passé à la télévision, parti en vacances, retourné au Rwanda où je
me suis fait blessé, revenu à paris pour revoir ces images de ceux qui
désormais étaient morts. La question de la vanité du métier de journaliste se
pose alors.
La fiction permet, elle, d’inclure le hors-champs, de témoigner
autrement que par le simple angle de caméra de journaliste.