À partir des années 1980, dans la perspective d?une démocratisation de la culture, la hiérarchie traditionnelle opposant arts majeurs et arts mineurs est bouleversée. Le cirque, la photographie mais aussi la danse font l?objet d?une promotion rapide orchestrée par le ministère de la culture dirigé par Jack Lang depuis l?arrivée au pouvoir de François Mitterrand. Longtemps fille de la musique, la danse revendique et obtient son indépendance ; elle dispose ainsi d?une administration autonome au ministère de la culture. C?est à cette époque, dans le sillage du mouvement de décentralisation culturelle, que se multiplient les Centres chorégraphiques nationaux et les festivals.
C?est ainsi qu?Angelin Preljocaj, après avoir obtenu en 1984 le prix du ministère au Concours de chorégraphie de Bagnolet, monte sa compagnie, s?installant dans un premier temps en banlieue parisienne pour rejoindre depuis le milieu des années 1990 la ville d?Aix-en-Provence. Le travail qu?il y mène avec sa troupe est l?une des tendances emblématiques de la danse contemporaine d?aujourd?hui. Si la présence de la danse classique s?est estompée au profit d?expressions plus libres, très influencées par la « modern dance » américaine de Martha Graham et Merce Cunningham auprès de qui Angelin Preljocaj s?est en partie formé, son travail reste empreint d?une élégance souvent classique dans l?attention qu?elle donne à la stylisation du geste et du mouvement. De même, son rapport à la musique, que ce soit la musique du groupe d?électronique Air ou celle d?oeuvres de musique classique comme Noces de Stravinsky, est avant tout fondé sur une adéquation des rythmes du corps et des sons (le groupe électronique Air a cherché leur « osmose »).
S'il intègre bien l'improvisation et la gestuelle quotidienne ou des démarches encore plus théâtrales, Preljocaj envisage son art entre tradition et modernité. Le chorégraphe est invité aussi bien par le ballet de l'Opéra de Paris que par les scènes de la banlieue parisienne ; ses productions ont fait de lui l'une des figures établies de la danse contemporaine française d'aujourd'hui. Near Life Experience, dont il est question dans ce reportage, illustre bien cet art synthétique : ballet harmonieux, blancheur extatique des corps d'un côté et convulsion, transe, déchirement de l'autre.